C’est la fin d’une époque pour le fleuron du BTP français. Le président du Turkménistan a exprimé publiquement sur la télévision nationale son irritation envers Martin Bouygues et ses « violations contractuelles ». Comble de l’humiliation, le grand ami de Sarkozy aurait fait son mea culpa d’après l’ORTF turkmène. Bienvenue au royaume du business et de la farce.
Mais quelle mouche a piqué Gourbangouly Berdymoukhamedov ? Le président turkmène s’est permis d’adresser des critiques inhabituelles à l’encontre de Bouygues, maître d’œuvre des grands travaux du pays. Mardi 27 mai, sur la chaîne télé nationale (rénovée en son temps, ironie du sort, par les petites mains de TF1), le despote de Turkménistan s’en est carrément pris au dirigeant du groupe, l’accusant de diverses lenteurs et entourloupes dans la réalisation des projets en cours. Quelle ingratitude, quand on connaît l’ardeur, la discrétion et le dévouement de Martin Bouygues à ce peuple d’Asie centrale. Ou plus exactement à ses dirigeants.
Flashback. Nous sommes en décembre 2006 et l’humanité vient de perdre un génie universel : Saparmourad Niazov, « président à vie » mégalo du Turkménistan, auteur d’un guide spirituel pour le paradis, et client généreux de Bouygues. En 15 ans de présence, le géant français aurait engrangé 1,37 milliard d’euros à travers sa filiale Bouygues Turkmen. Le vent allait-il tourner à la faveur d’un changement à la tête de la dictature ? Loin s’en faut. Le nouveau patron du régime, ancien vice Premier ministre, conserve les meilleures relations avec l’entrepreneur. Après le mausolée à la gloire de Niazov, le palais présidentiel, la plus grande mosquée d’Asie centrale et divers bâtiments officiels, de nouvelles commandes sont passées : un hôtel de luxe au cœur de la capitale d’Achkabad pour la modique somme de 270 millions d’euros, un immeuble pour abriter le fructueux département pétro-gazier (109 millions €), l’Université scientifique, le ministère du Commerce, un musée du tapis et le centre de l’aéroport international. Entre autres réalisations.
Mais voilà que le président turkmène, quinze mois à peine après son arrivée officielle au pouvoir, ne veut-il pas marquer sa différence. Non seulement va-t-il jusqu’à sermonner les dirigeants de Bouygues comme des cancres fraudeurs et paresseux sur la télévision publique nationale mais prend-il le soin de faire ajouter par le commentateur que Martin Bouygues aurait « reconnu que les réclamations de la partie turkmène étaient absolument justes », indiquant que le groupe « ferait tout son possible pour réaliser avec succès les projets » en cours afin de « confirmer sa réputation de partenaire fiable ». Ô Père de la Nation Turkmène, pardonne le misérable maçon que je suis…
La réponse attribuée à Martin Bouygues est-elle une fiction grossière destinée à démontrer à l’intérieur l’aura du régime à l’extérieur ? Ou bien s’agit-il d’une déclaration authentique ? Confrontés, les récits du dialogue entre les deux hommes divergent selon la partie prenante. D’un côté, la TDH, l’agence de presse du Turkménistan, qui insiste sur l’autocritique de Martin Bouygues et sa promesse de faire pénitence. De l’autre, la directrice de communication de l’entreprise. Contactée par Bakchich, elle nous donne sa version des faits : « Lors de la visite qu’a effectuée Martin Bouygues au Turkménistan, le Président Turkmène a rappelé à Martin Bouygues et à ses collaborateurs présents l’ensemble des projets et opérations qu’il souhaitait confier à Bouygues. Il a attiré l’attention de Martin Bouygues sur la lenteur du processus de négociation et de mise au point des contrats. Il a également reproché à Bouygues une mobilisation insuffisante sur ce point. Martin Bouygues a accepté ces remarques et s’est engagé à rectifier la situation. Le Président n’a fait aucun commentaire sur les travaux en cours de réalisation par Bouygues ». L’entreprise de BTP rectifie des détails mais confirme implicitement l’essentiel… Au vu des déclarations parues en janvier dernier dans la revue interne au groupe, l’auto flagellation du proche de Sarkozy paraît vraisemblable : « L’activité de Bouygues au Turkménistan est strictement commerciale et industrielle, comme dans les autres pays. Il ne nous appartient pas, en tant qu’entrepreneur, de prendre position sur des sujets politiques. Dans ce domaine, nous appliquons strictement les décisions de l’ONU ». Quel diplomate méconnu, ce Martin.
Faute avouée à moitié pardonnée ? Après tout, il en va de la santé économique du groupe de BTP et de communication cher au cœur de Nicolas Sarkozy. Qu’attend donc LCI pour réaliser, comme jadis TF1, une émission spéciale vantant les mérites du Turkménistan, sur le thème « terre de contrastes et de traditions » ? Gloire au Turkmenbachir ! Gloire à Bouygues ! Prospérité et longue vie au grand chef de Turkménistan et au noble bâtisseur de France !