4 2°) Les stratégies : Vue par le mathématicien, la stratégie du risque se résume en un arbre de décision où l'une des options (généralement le statu quo) a un effet connu (généralement neutre) alors que la deuxième option peut conduire à un gain ou à une perte. Le raisonnement mathématique a raffiné en ajoutant la multiplicité des options, la présence d'un adversaire, la séquence des choix, l'information certaine ou incertaine, les probabilités etc...
La vie quotidienne nous apprend que la décision stratégique est à la fois plus simple et plus complexe.
Plus simple dans la mesure où les options considérées ne sont jamais aussi illimitées que celles qu'impliquerait la mathématique combinatoire : elles sont conditionnées par le temps de réaction disponible, la capacité de traiter l'information parfaite ou imparfaite, l'oubli fréquent des options à faible possibilité et la surestimation des évènements catastrophiques..
Plus complexe aussi puisque la décision incorpore un champ de perception fortement biaisé par la culture et l'histoire personnelle. L'enjeu du risque inacceptable (la mort, par exemple) et sa valeur de référence (le prix de la vie humaine) varient considérablement selon les pays, les circonstances et même les individus. Le schéma est encore plus complexe lorsque la décision prend en compte l'impact sur autrui, l'identité des perdants et bénéficiaires, ce qui est toujours le cas des décisions politiques. Dans de telles situations, la prise de risque n'est plus seulement une manière de traiter un problème d'intérêts "rationnels" à plusieurs inconnues, mais une occasion pour affirmer une identité, un prestige, un pouvoir.
a) stratégies liées aux rôles:
Le perturbateur et l'oppresseur disposent de stratégies analogues : emploi direct de la violence, fixation de normes éthiques ou juridiques de comportement, alliance avec des tiers influents.
Les victimes désignées fuient, résistent, expriment leur souffrance et appellent à l'aide, parfois s'organisent pour résister, prévenir le risque, négocier avec le perturbateur.
A un niveau plus fin, le scénario d'action peut se pressentir à partir des contraintes propres au rôle, ou des habitudes liées à l'exercice d'un rôle : le diplomate est censé être plus souple que le guerrier, le procureur est plus agressif que le juge et encore plus que l'avocat etc... Le "Working knowledge" est un ensemble organisé de centres d'intérêts, postulats et croyances, savoirs, souvenirs et routines utilisé par un professionnel.
L'expérience acquise a un impact contradictoire. D'une part, le décideur ou négociateur expérimenté a connu suffisamment de schémas d'action, dont les siens, pour garder le calme devant une nouvelle situation de crise et pour disposer d'une gamme de références possibles.
D'autre part l'habitude peut "restreindre la probabilité que l'individu prendra conscience de la multitude des chemins qui s'offrent à lui". On dit que le technicien est celui qui, parce qu'il sait, s'abstient de réfléchir sur ce qu'il sait : il suffit pour s'en convaincre d'examiner la pauvre efficacité des analyses stratégiques que les cabinets d'analyse stratégique s'appliquent à eux-mêmes.
Il faut en tout cas se garder d'une sorte de fatalité des rôles.
Un décideur ou un négociateur assume presque toujours plusieurs rôles : le Ministre des Affaires Etrangères est souvent aussi un malade en traitement, un père de famille, un député provincial, un membre du Parti socialiste ou libéral, un candidat à la Présidence etc...; ces autres appartenances peuvent l'inspirer dans son rôle principal.
En outre les déterminismes culturels peuvent aussi colorer son action : on pense à M.Boutros Boutros-Ghali, égyptien, chrétien copte, marié à une Juive, diplomate arabe et francophone, représentant d'un pays du Tiers Monde inspiré par la révolution laïque (Nasser), la réconciliation avec Israël et l'Occident, devenu comme Secrétaire-Général des Nations-Unies une sorte d'arbitre au-dessus des nations et des cultures.
Les analyses récentes les plus subtiles mettent en lumière des "scénarios d'action" qui combinent la logique des fonctions assumées, de l'héritage affectif et culturel, le poids des engagements pris et des attitudes antérieures, la référence aux schémas d'action proposés en réponse aux attentes du public (il faut bien honorer ses promesses électorales, au moins en rhétorique...).
Une hypothèse de travail fructueuse est que "tout travail cognitif d'un sujet sera orienté vers le rétablissement ou la généralisation d'états harmonieux" (VIGNAUX, op.cit.). Sans doute faudrait-il ajouter "harmonieux pour le sujet", ce qui n'exclut nullement le désordre pour autrui, ni même pour lui le désordre provisoire au profit d'un ordre final souhaité comme résultat de l'action.
b) stratégies par actions et réactions:
A la différence des grands joueurs d'échecs, les stratèges ont du mal à imaginer les séquences d'action et réaction suscitées par leur premier mouvement. La théorie des jeux s'est essayée à d'infinies variations, notamment sur le thème de la dissuassion nucléaire.La théorie mathématique de Von Neumann et Morgenstern sur les jeux à somme zéro entre deux personnes a été raffinée par leurs successeurs avec l'introduction de jeux à n-personnes à somme non nulle, de la probabilité, des jeux avec communication réciproque etc...
Les mathématiciens ne semblent plus guère s'intéresser à la théorie des jeux. Quant aux stratèges, ils ont compris depuis longtemps que, comme dans tous les raisonnements à base logico-mathématique, les postulats de départ étaient si impératifs ou si irréalistes qu'il était vain de raisonner en termes aussi théoriques au moment de l'action urgente. De même que ce n'est plus le moment d'apprendre l'histoire lorsqu'on est saisi par l'histoire.
Toutefois, comme les mathématiques pour la formation des ingénieurs et la théorie de l'équilibre économique pour celles des chefs d'entreprise, la théorie des jeux peut fournir de bons exercices d'utilité pédagogique.
Signalons comme une curiosité rare la tentative d'Abraham Moles d'élaborer une théorie des actes. Chaque action est étudiée comme un phénomène isolable, s'insère dans une écologie, peut se décrire en fonction d'une typologie, se décompose en unités élémentaires, les "actèmes "etc...
c) phénomènes de stress et de panique:
Les acteurs sont rarement maîtres de leurs scénarios, même si, par hypothèse optimiste, ils ont prévu tous les coups possibles.
La "psychologie des foules" joue un rôle important dans l'évolution des risques. Il est notoire que le risque de déclenchement accidentel d'un conflit augmente en temps de crise : la nervosité est plus grande, toute manoeuvre est plus volontiers interprétée comme malveillante, on craint de se laisser surprendre...
Cela conduit les adversaires à éviter de se laisser enfermer dans des situations de crise et donc à communiquer avec prudence sur leurs intentions et manoeuvres. Les diplomates savent qu'ils faut toujours conserver un mode de dialogue. S'ils veulent, bien sûr, éviter le conflit et non pas le provoquer.
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