A la Une de Bakchich.info
Bakchich : informations, enquêtes et mauvais esprit
Bakchich : informations, enquêtes et mauvais esprit

L'amie

22 avril 2010 à 00h10

Je me sentais déjà en totale harmonie avec celle qui jouait le rôle de femme du Joueur. Je n’avais pas assez de mots pour louer sa beauté, la remercier pour son don d’elle-même, sa totale disponibilité, sa ténacité, son intégrité, sa hargne parfois à combattre, sa capacité à serrer des poings et à surmonter le découragement, son énergie, sa forme d’amour pour le Joueur, moi-même, notre relation, ses moments où elle en riait parfois, où elle se moquait de moi, ou je me moquais d’elle, enfin son talent à avoir rendu ses enfants si rayonnants, vivants, heureux malgré la condition singulière qui était la leur.

J’imaginais une très grande émotion lors de notre première rencontre, une énorme envie de me raconter, une plus grande encore de l’écouter. Il y avait une fêlure qui me liait immédiatement à elle : celle des déboires amoureux, l’énergie passée à vouloir sauver une relation, l’espoir peut-être de petite fille ou de petit garçon que nous avions en commun, cet espoir que nous voulions entretenir alors que toute perspective était gagnée par une nuit d’encre. Le Joueur me confirmait que j’avais tout vrai.

J’étais heureux et soulagée de la savoir habiter tout près de chez nous. Je la voyais m’aider à habiter ma nouvelle féminité. Je faisais confiance en sa délicatesse, complicité, connaissance ancienne de moi, de mon passé, aptitude à me faire oser l’audace bien assumée. Nous aurions un point commun important à cultiver comme notre trésor. C’était notre amour immodéré pour la danse. Elle avait pris des cours, été professionnelle, restée avide de toutes les formes et genres chorégraphiques du monde. Je l’étais aussi. La danse m’avait parlé dès l’âge de cinq ans sur la Messe pour un temps présent de Pierre Henry. Tous les jours je faisais une impro sur cette étrange musique électronique qui me parlait tant.

Dans les années 90 j’ai eu une longue amitié et une courte aventure avec une danseuse chorégraphe. Mon meilleur copain était l’un de ses danseurs. Ils m’ont immergé dans la création contemporaine. Je m’étais même senti à un moment assez mûr pour écrire une chorégraphie à mon amie. J’adorais l’immensité des possibilités d’écriture, regrettais l’absence de sensualité que je pointais souvent chez les danseuses et les danseurs malgré la beauté de leur interprétation. ? La « femme » du Joueur l’avait gardée. Je nous imaginais dans un studio de répétition commun qui séparerait nos deux maisons. Je tiendrais viscéralement à habiter nos corps et nous serions toutes les deux à composer des impros. Très vite germerait en nous l’envie de créer un spectacle de danse total. Nous y parlerions de nos blessures d’antan, du rapport à notre corps, à l’être que nous aimions catastrophiquement, des pulsions de passion, de la souffrance des violences et de la cruauté subie, la peur de l’abandon, l’obstination à vouloir tout le temps sauver les meubles, de nos perceptions des virilités, des fascinations qu’exerçaient sur nous les plus âpres, les plus indomptables, de nos peurs paniques, de nos plaisirs incomplets, de nos reconstructions…. Nous danserions aussi le temps de la libération, celui du temps présent, la sensualité qui se déploierait avec la douceur et l’assurance qu’elle ne serait plus massacrée par un geste ou une parole, nos intenses plaisirs érotiques comme de nouvelles conquêtes qui donneraient envie de faire chanter la moindre petite parcelle de nos corps dans le mouvement, affoler l’incroyable horlogerie de nos articulations et de nos muscles, avec la facilité et l’abandon dans un souffle qui emporterait tout, qui du désir, du plaisir, de l’intensité de corps retrouvés, élèveraient danseuses et spectateurs au pays des rêves, de la légèreté, des utopies devenues réalités, de nos Eden qui ne demandaient qu’à se développer. Nous atteindrions un seuil de communion, de connivence, de langages imbriqués, de mouvements jamais créés, de formes éphémères, virtuelles, de dynamiques nouvelles, de lenteurs ancestrales. Nous aimerions essayer de danser, dire le Tout, de l’écrire avec des sensations, des émotions, des visions, des ruptures, des enchaînements, des instants de recueillement. Nous aimerions toute la palette, toutes les facettes de la vie, de la laideur, de la beauté, de l’harmonie retrouvée. Tout cela nous parlerait intensément. Nous vivrions dans l’urgence d’accomplir ce travail de titan. Nous utiliserions la contre-matière pour des décors somptueux et des sensations décoiffantes. Nous créerions une grande et confortable résidences d’artistes pour héberger des compagnies du monde entier et nous ne ferions qu’apprendre d’Inde à l’Indonésie en passant par l’Orient, l’Afrique, la Jamaïque, la tectonique, ou la geste classique, primitive ou populaire.

Nous squatterions le Théâtre de la Criée pour un mois et demi de représentations. Nous vivrions la belle vie d’artistes, allant souper dans les meilleurs ou les plus chaleureux restaurants de Marseille avec le Joueur et le nouvel amant de ma partenaire-belle-sœur-voisine et sœur de cœur. Autant le Joueur resterait le père de ses enfants, autant je garderais sur eux un œil d’affection et d’attention de tous les instants. Ils seraient mes plus précieux neveux, davantage encore. J’aimerais les écouter, les sonder, me laisser surprendre, bluffer, solliciter. J’aimerais parler d’eux avec leur mère et le Joueur, toujours trouver ce qui leur ferait plaisir. Le Joueur insistait pour me dire que l’un d’eux aimerait écrire. J’étais enthousiaste à l’idée de l’aider, de faire émerger en lui l’assurance nécessaire à multiplier les tentatives d’écriture, laisser vivre sa propre musique, à chercher sa simplicité, à savoir construire sa complexité. Je lui parlerais avec le cœur, ferais mon maximum pour qu’il prenne confiance en lui et surmonte les inhibitions. Ce serait une belle victoire pour moi de le voir écrire tout comme je fantasmerais sur l’idée de convaincre sa mère de faire la même chose, elle qui aime la littérature.

J’avais désormais l’impression de toucher et de vivre au plus près l’intimité du Joueur. Cette osmose entre notre passé et notre futur me soulageait. J’étais prêt à ouvrir mon cœur au Joueur et à cinq autres personnes. C’était devenu inscrit de façon presque instinctive. Nous aurions tant à partager. Je m’étais toujours senti bien dans des sortes de colonies amicales ou amoureuses. Ce serait ma nouvelle et précieuse famille.

New Massilia Les Musiciens