Rechercher dans Bakchich :
Bakchich.info
UNE BRÈVE HISTOIRE DE BAKCHICH

Tags

Dans la même rubrique
Avec les mêmes mots-clés
RÉCLAME
Du(des) même(s) auteur(s)
CULTURE / CHRONIQUE BOUQUINS

Christian Millau : la gastronomie au bout de la plume

Littérature / samedi 14 mars 2009 par Louis Poirier
Twitter Twitter
Facebook Facebook
Marquer et partager
Version imprimable de cet article Imprimer
Commenter cet article Commenter
recommander Recommander à un ennemi

C’est un drôle de livre d’un drôle de type. Un hussard romantique enveloppé sous le pseudonyme de Millau.

Chronique Bouquins du w.end

Brillant, aventureux, taquin, assez solide à la riposte, excellent à l’escarmouche, Christian Millau appartient à quelque chose comme l’école de Roger Nimier. Rien n’est beau comme cet écrivain parmi les uniformes littéraires. C’est la ligne elle-même. C’est la race de ces gamins de vingt ou trente ans qui, en 1950, étaient vraiment les enfants de la République des Lettres.

À tout juste quatre-vingt ans, Christian Millau est un « jeune homme ». Il n’est pas né de la dernière pluie, et même mieux, né un Jour de l’An, ce qui lui évite d’être un ravi de la crèche. Millau est venu au monde littéraire entre les hussards de droite à la Roger Nimier et les chevau-légers progressistes à la Claude Roy. Il semble avoir tout abordé avec une fantaisie égale – surtout le pain quotidien d’une interminable après-guerre.

Mais la vie et l’œuvre de cet écrivain tard reconnu, capable de romans de mal du siècle, portent pour blessures profondes des épreuves privées et l’impossible paix. A son succès Au galop des hussards (Grand prix de l’Académie française de la biographie 1999, prix Joseph Kessel 1999) succède aujourd’hui un Dictionnaire amoureux de la gastronomie, neuvième opus d’une oeuvre déjà bien fournie. Désormais, le besoin de tendresse et de fraternité anime le romancier en quête de sens et de poésie dans un monde qui lui paraît en manquer singulièrement.

L’écrivain-journaliste gastronome

Après avoir raconté avec malice, dans son Guide des restaurants fantômes (Plon, 2007), les ridicules de la société française, il récidive avec un copieux volume comportant des entrées d’une grande drôlerie : un pavé [1] "bleu hussard" bien servi de huit cent pages d’un journaliste buissonnier écrivain gastronome.

Par sa plume et par le passé, Millau a rempli plusieurs milliers de restaurants aussi vite et aussi sûrement que Josyane Savigneau a vidé Le Monde des livres de toute saveur littéraire. "La gastronomie n’est pas un dogme, mais, comme l’amour, un plaisir, dont il est normal de discuter" écrit-il.

Bref, un élément de la culture. Millau, qui a le gosier littéraire en pente douce, ne démystifie pas la cuisine, il désacralise les restaurants. Si François Villon, notre grand poète, n’avait été (de peu) son aîné, Millau l’eût invité dans une des "tavernes de vin" qui fleurissaient à Paris, au temps de l’amour courtois et eût apporté de friands morceaux. Certes, c’est le petit bout de la fourchette, mais il plante juste.

Une seule oreille de cochon lui manque et tout est dépeuplé

Car, depuis ses débuts à Opéra, l’hebdomadaire culturel dont un certain Roger Nimier vient de prendre la direction en 1951, Millau trouve sa voie dans la chronique caustique et amusée de la littérature et de l’actualité : des périodiques célèbres ou confidentiels des années cinquante à Service littéraire aujourd’hui, la feuille de chou d’écrivains faite par des écrivains (et cuisinée par son ami François Cérésa).

Christian Millau appartient, par les meilleurs de ses livres, à la tradition des écrivains « charnels », voués à une observation dépourvue de prédication. Il compose de brefs chapitres où, avec humour et gravité, il rêve sur un moment où le destin prend figure. Dans Paris m’a dit (de Fallois, 2000), la crise de l’homme mûr éclate au seuil de la mort et l’introspection se colore de tragique en même temps que d’épicurisme. Et quand Millau abandonne de sa légèreté toute française, c’est pour gagner en tendresse et en majesté. En effet, il appartient à cette version d’écrivains dont l’idéologie (pardon Christian !) ne rive pas l’art aux contingences de l’époque.

Malgré ses vingt ans en 1950, on trouverait difficilement en Christian Millau les aspects attendus, et en quelque sorte négatifs, de ce qu’il est convenu d’appeler « la génération de la défaite ». Nulle trace, semble-t-il, de cette prostration qui fut le lot de la plus grande partie de la jeunesse au temps des effondrements. Son romantisme et sa désinvolture aigüe ne sont pourtant pas sans rapport avec ce qui caractérise tout un secteur du roman français d’après-guerre.

Des années Solex aux années Mac Do’

Né à Paris d’un père français et d’une mère originaire de Moscou (Bons baisers du Goulag, Plon, 2004), le jeune Millau, tout en poursuivant ses études à Sciences-Po et à la Faculté de droit, entre en 1949 au Monde de Beuve-Méry, au service politique, dirigé par Jacques Fauvet. Après la disparition d’Opéra en 1952, il reste aux côtés de Nimier et de Jacques Laurent lors d’un parcours de journalisme littéraire qui le conduit simultanément à noircir avec talent les colonnes de Carrefour, Arts, du Bulletin de Paris, du Nouveau Fémina, de La Parisienne, de Candide pour devenir, après la mort tragique de Nimier en septembre 1962, rédacteur en chef adjoint au quotidien Paris-Presse où il couvre, notamment, les événements d’Algérie, les grands procès de l’OAS et, à Dallas, les suites de l’assassinat de Kennedy, avec le procès de Jack Ruby.

Il collabore à Paris-Match, Elle, L’Express, aux magazines américains Holiday et Esquire, avant de devenir l’assistant réalisateur d’Orson Wells à Hong-Kong pour un documentaire que Pierre Lazareff fait projeter à "5 Colonnes à la une". Millau est un touche-à-tout.

De retour en France, il lance avec son partenaire, Henri Gault, les guides et le magazine Gault-Millau, sorte de Lagarde-et-Michard de la gastronomie et du bien-vivre, entreprise (presque) philanthropique dont il quitte la présidence pour prendre sa retraite en 1995. Il a même le privilège rare d’être, entre-temps, le 42ème Français à décrocher la « couv’ » du Time depuis la création, au début des années 1920, du célébrissime hebdomadaire américain.

En 1995, commence une troisième vie : celle d’écrivain à temps plein. Dès son premier livre, Les Fous du palais (Robert Laffont, 1994) pour lequel il obtient le prix Rabelais, sa fidélité aux « hussards » le met à part. Le reste est connu, de Commissaire Corcoran (Plon, 2005) à Dieu est-il gascon ? (Le Rocher, 2006)

Un simple regard et la journée vide s’embrase

Une lumière d’or vient mourir sur la table d’un lieu où Millau n’est que de passage. Il y a là des gens, des gens en bout de zinc. Tout leur corps en témoigne. C’est un endroit où ils viennent parler, s’entendre, s’écouter depuis des lustres. C’est un petit bistrot de nulle part, ni de campagne ni de banlieue, un café de bord de route où il aime tant aller se perdre au gré des errances, des promenades et des hasards. En bruit de fond, un radio. Des ouvriers qui entrent et sortent.

De médiocres reproductions sur les murs, la sciure qui traîne sur le plancher, quelques verres vides sur une table et l’arrière-salle que l’on devine derrière l’étoffe d’un rideau, avec des bruits de pas, des mains de servantes que l’on aperçoit de temps à autre, le cartable de l’enfant posé au sol et le chat qui dort près du radiateur où trônait autrefois un vieux poêle. C’est un jour insensé dans une vie insensée, un temps où il ne se passe rien, où rien ne survient jamais et c’est pourtant la plus haute vie qui soit, la vie en bordure, en lisière du monde, la vie que remet en lumière le moindre rayon de soleil, le moindre regard qui se pose sur elle.

En effet, il suffit d’un regard, d’un simple regard et la journée s’embrase, les choses sont revivifiées. Ainsi ce marronnier dans la cour déserte d’une modeste auberge de province où Millau a fait halte. Une table, un vin frais, les pages blanches d’un tout petit carnet de rondes gustatives et il demeure des heures à contempler cet arbre, la bicyclette que l’on pose contre son tronc puis les mains qui l’emportent plus loin, de l’autre côté invisible de la rue. Il entend, sans le vouloir, les musiques d’une conversation, le choc des casseroles de cuivre dans une cuisine proche et seul le vent se dépose sur les pages, seul le vent, l’air frais, feuillettent les pages qu’un soleil adoucit mais il n’écrit pas, surtout pas.

L’écriture, ce sera pour plus tard ou ce sera pour jamais mais il est tout à cet arbre qui lui survivra sans doute et, en un tel moment, l’écriture est sans importance, d’aucun secours, car un livre s’écrit, justement, sous les phrases qui bruissent et lui échappent. On peut le dire ainsi : chez Christian Millau, le plaisir écrit un livre à sa place.

Saint-Tropez : "une campagne au soleil" (de Fallois, 2002)

Bien sûr, je ne vous dirais pas comment j’ai rencontré Millau dans les couloirs du commissariat de police de Saint-Tropez où j’officiais, et où sévissait un chef de service aux allures de garenne déjà faisandé. Ce n’est pas rien de rencontrer l’un des derniers hussards. Nous devînmes amis, enfin, je crois, à en croire l’affection réciproque qui s’accumulait autour de verres de blanc pris sous la tonnelle de sa villa, La Vigne Saint-Anne. Je l’écoutais me raconter les hontes de la littérature française, parmi lesquelles un certain Louis-Ferdinand Destouches se taillait la part délicieuse du lion maudit.

Christian écrit ainsi chaque jour, dans le lit de cette errance, dans ce passage qui est mouvement et l’entraîne dans les endroits les plus délaissés où le battement même de la vie devient souvent imperceptible, à l’image de la mort glissant sous sa peau, lui interdisant de faire autre chose que d’aimer car la vie est trop brève pour entamer un autre chant que le chant de la célébration, de la vénération pour la beauté du monde établie n’importe où, en des lieux innombrables et, peut-être, innommables. Millau accueille et il sert. Puis aussitôt il oublie qu’il fut serviteur mais il n’oublie jamais d’accueillir. Vous m’entendez : jamais.

À Lire ou relire dans Bakchich :

Célèbre pour ses gendarmes, Saint Tropez, capitale de la jet-set, a aussi ses petites histoires de clocher.
Quand on produit une vinasse moyenne, rien ne vaut un beau cadeau pour se mettre les journalistes spécialisés dans la poche. C’était le cas le 26 mars dernier au restaurant du Plaza, avec Bernard Magrez et Gérard (…)

[1] Christian Millau, Dictionnaire amoureux de la gastronomie, Plon, 2008


BAKCHICH PRATIQUE
LE CLUB DES AMIS
BEST OF
CARRÉ VIP
SUIVEZ BAKCHICH !
SITES CHOUCHOUS
Rezo.net
Le Ravi
CQFD
Rue89
Le Tigre
Amnistia
Le blog de Guy Birenbaum
Les cahiers du football
Acrimed
Kaboul.fr
Le Mégalodon
Globalix, le site de William Emmanuel
Street Reporters
Bakchich sur Netvibes
Toutes les archives de « Là-bas si j’y suis »
Le locuteur
Ma commune
Journal d’un avocat
Gestion Suisse
IRIS
Internetalis Universalus
ventscontraires.net
Causette
Le Sans-Culotte