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Tirer Sur Les Pouvoirs Publics

26 novembre 2008 à 00h04

Dans Le Monde (où quelque bonne âme (sous peu sous bonnet d’âne) lui donne le mardi "carte blanche"), Nicolas Baverez [1], "essayiste français reconnu comme économiste et historien par plusieurs institutions", qui est comme tu sais l’un de nos plus fameux humouristes régimaires, note que : "Les banques sont au coeur de la crise qui bouleverse le capitalisme mondialisé" [2].

Baverez stabilote également que les banques, dans cette crise, "constituent le lien entre le krach immobilier, l’effondrement du crédit et la chute des marchés financiers" [3].

Baverez souligne ensuite que "la matérialisation du risque systémique que les banques font peser sur le capitalisme entraîne des coûts gigantesques : 700 milliards de dépréciation, 450 milliards de recapitalisation, une violente récession et des millions de chômeurs dans le monde développé, sans oublier la banqueroute de pays comme l’Islande".

Et pourtant : "Les États ont mobilisé plus de 1000 milliards de dollars aux États-Unis et près de 1900 milliards d’euros en Europe pour éviter le défaut des banques".

(Un peu comme si tout d’un coup ils avaient pris la décision de sponsoriser un tsunami.)

Dans ce cadre, comme tu le sais : la France a fait pour les banques un effort particulier - de 320.000.000.000 (320 milliards) d’euros.

C’est pas rien : c’est, par exemple, et à peu de chose près, 32 fois le (mythique) "trou de la Sécu".

Or, ce (vrai-faux) trou ?

Baverez n’aimerait pas (du tout) que l’État le bouche.

On a vu que ça ne coûterait qu’une infime part du gros gâteau nappé de contributions que l’État vient de filer aux banques - mais Baverez trouverait scandaleux qu’une démocratie authentique ploie trop longtemps sous "le "fardeau" de la protection sociale" d’inspiration communisante : le gars est de ces fanatiques totalement flippants qui hurlent, quand la nuit tombe, qu’il faut d’urgence "ouvrir le chantier des dépenses de Sécurité sociale" [4] - et plus généralement libérer la France de ses tout derniers services publics, vestiges honteux d’une préhistoire où les classes populaires s’accrochaient comme des poux à leurs privilèges soviétiques.

En toute logique, par conséquent, Baverez devrait, aussi, exiger de l’État qu’il se désengage fissa du sauvetage des banques - où le gouffre est d’une profondeur abyssale : 32 fois supérieure, ainsi qu’on se disait, à celle du (mythique) trou-de-la-Sécu.

Or ?

Ce n’est pas.

Du tout.

Ce que préconise Baverez.

Après avoir signalé que les banques nous ont déjà coûté "près de 1900 milliards d’euros en Europe" (soit, tout de même, 12.455.000.000.000 (12.445 milliards) de francs), loin de brailler qu’il faut lancer vite fait "le chantier de ces monstrueuses dépenses", il nous annonce plutôt que les banques sont, tiens-toi bien, notre "bien public".

(Yes, madam : d’aucuns osent tout, et notre Baba est de ceux-là.)

Naturellement : c’est une craque [5].

Mais ce boniment est ce qui permet à Nico de nous asséner, juste après, que désormais : "La priorité absolue doit de fait être accordée au sauvetage des banques", par "tous les moyens" possibles, "des plus classiques - injection massive de liquidités et baisse des taux d’intérêt par les banques centrales, recapitalisation, y compris par la voie de nationalisation et restructurations - jusqu’aux plus innovants, à travers la garantie des États sur les actifs et les dettes bancaires".

Ces "moyens", tu l’auras noté, ont en commun que dans tous les cas, c’est l’argent (public) de tes impôts qui va, plutôt qu’à la Sécu (ou à la protection du service postal), aux caisses des banques (privées).

L’idée qui là n’est pas dite, mais qui depuis un mois sous-tend la propagande fricophile, est grosso modo que si que tu donnes pas de ton argent aux banques pour éviter qu’elles ne sombrent, tu pourras pas récupérer l’argent que tu as donné aux banques : c’est le racket le plus raffiné de toute l’histoire de l’humanité.

Solidement installé sur ce triste chantage, le prédicateur sarkozique dont Le Monde aime diffuser l’homélie hebdomadaire peut librement dire sa liesse que les banques soient "des entreprises exorbitantes du droit commun comme des principes de l’économie de marché", puis juste après jouir (à long traits) à la précision qu’"elles disposent du privilège rare d’être préservées du risque de la faillite par un droit de tirage illimité sur les pouvoirs publics, et donc les contribuables".

Évidemment : Baverez propose à la fin pour les banques une "régulation" - le mot ces temps-ci est dans tous les prêches des thinkers de la-concurrence-comme-indépassable-horizon, pour la simple et bonne raison qu’il rassure les masses crédules.

Mais il va de soi que dès que (bientôt) nous réclamerons, c’est bien le moins que nous puissions faire, le même "droit de tirage illimité sur les pouvoirs publics" pour la préservation des services du même nom - à concurrence des mêmes centaines de milliards d’euros : Baverez glapira, nous savons qu’il sait faire, que nous sommes des salauds de pillards - et il y aura comme un aveu dans cette vocifération, je te prie de ne pas l’oublier.

Le penseur patronal, au temps que la crise dessille même les yeux des sot(te)s qui votèrent Sarko, ne se maintient plus que par ses burlesques divagations.

"L’intellectuel à gages redoute que la libération du joug" des marchés ne sonne la fin de sa (longue) récré : ma foi, il a raison.

(Encore) Une Leçon De Aujourd’hui La Corrèze, Demain Garges-Lès-Gonesse

Notes

[1] Prononcer Baveré, comme dans cesseré-vous-donc-vos-burlesques-palinodies ?

[2] Éric Fottorino, big boss à Le Monde : "C’est finement observé !"

[3] Fottorino : "Là encore, c’est assez bien vu - mais tu devrais aussi nous remémorer que la pluie mouille, et que le printemps vient en général après l’hiver".

[4] Privatisons tout ça, et que chacun(e) ait une santé proportionnelle à ses revenus : le gueux au foie rongé par une âpre vinasse aura bientôt fini de pressurer le galetteux.

[5] Elle ne doit pas nous étonner, car il est cohérent que le même "essayiste" orwellien qui va répétant que l’avenir des services publics est dans leur privatisation veuille dans le même temps présenter l’incarnation même de la finance privée comme un trésor "public".