Date: Mon, 2 Oct 1995 15:15:17 -0400 Message-Id: <199510021915.PAA01416@freenet3.carleton.ca> From: cn472@freenet.carleton.ca (Christophe GUY) To: edufrancais@univ-rennes1.fr Subject: Bruno Mannoni : Evolution de l'Internet (article) Precedence: list Reply-To: cn472@freenet.carleton.ca X-Sequence: 825 Content-Type: text Content-Length: 14711 Status: RO ================= Begin forwarded message ================= From: Moderateur.Biblio-fr@info.unicaen.fr (Moderateur BIBLIO-FR) To: Biblio-fr-batch@univ-rennes1.fr Subject: Bruno Mannoni : Evolution de l'Internet (article) Date: Mon, 02 Oct Date: Sun, 1 Oct 1995 12:26:36 +0100 From: Bruno Mannoni Mime-Version: 1.0 To: Moderateur.Biblio-fr@info.unicaen.fr Subject: Tribunix Bonjour, Ci joint un article que j'ai commis pour Tribunix, au cas ou vous souhaiteriez le diffuser... _______________________________________________________________________ Evolutions de l'Internet: ne soyons pas naifs. Bruno Mannoni (chef de mission au ministere de la culture) Bruno Mannoni s'exprime ici a titre purement personnel. ________________________________________________________________________ Devant l'enthousiasme que suscite maintenant le reseau Internet en France , je vais peut-etre passer pour un rabat-joie en evoquant les enjeux economiques et politiques poses par l'apparition prochaine des "autoroutes de l'information". L'enthousiasme actuel me fait penser a la situation de la bande FM , avant sa legalisation. Que sont devenues les radios dites libres face a l'arrivee des "professionnels" ? Que ne fait-on pas pour accrocher une audience "jeune" le soir sur SkyRock ou sur Fun Radio ? Ce risque d'appauvrissement des contenus lie a une logique commerciale serait-il ecarte sur ce reseau qui devient un media ? Alors qu'un homme sur deux n'a jamais passe un coup de telephone de sa vie , n'allons nous pas accentuer la fracture entre pays riches et pays pauvres ? Ces deux dernieres annees ont ete fertiles en reflexions et en etudes sur ce que Jacques Toubon , alors ministre de la culture et de la francophonie , a appele les Inforoutes. Le choix meme de ce terme "inforoutes" n'est certainement pas anodin , et permet de se demarquer quelque peu du projet du vice-president Al Gore (dont le pere avait lance le programme de construction des "highways" routiere) et du souhait de certains operateurs de telecommunications de voir financer par ce concept la pose de fibre optique jusqu'a chaque abonne. Historiquement , les rapports qui ont ete publies sur ce sujet ont d'abord ete le rapport de Monsieur Danzin sur l'industrie de la langue , qui a ete le premier a aborder le problemes des caracteres diacritiques sur ces reseaux , en prenant clairement position sur l'exigence ethique que constituait le respect des langues nationales sur les reseaux. Ici non plus les positions ne sont pas anodines , car le risque d'appauvrissement d'une langue par l'apparition de nouvelles technologies n'est pas nul. Je prendrai un seul exemple : le caractere œ ne fait pas partie de la norme ISO-8859-1 definissant le jeu de caractere Latin pour les traitements informatique . On ecrit donc oeil , oeuf , oeuvre au lieu de œil , œuf , œuvre . Une langue evolue , c'est normal et meme souhaitable. Elle evolue avec ce qu'on appelle l'air du temps , et la langue represente l'unite d'une nation . La constitution de la cinquieme republique a ete modifiee pour inclure un article declarant que "le francais est la langue de la republique" . Accepter qu'une langue soit appauvrie au nom d'imperatifs techniques , me semble , dans ce contexte au mieux une erreur . C'est ce que certains proposaient dans les groupes de discussion francophone sur Internet. Puis vint le rapport du Professeur Sirinelli sur les "Industrie Culturelles et Nouvelles Techniques" qui fait le point sur l'adaptation de la legislation francaise actuelle avec l'emergence des techniques multimedia et hypermedia. Le problemes des droits est complexe et freine les editeurs qui ont des difficultes a identifier les ayant droit. En septembre 1994 , lors des journees "multimedia enjeu culturel" organisees par le ministere de la culture a l'ecole nationale superieure des beaux-arts , la premiere exposition imaginaire sur Internet organisee par une administration centrale francaise a ete inauguree. Il s'agit du "siecle des lumieres dans la peinture des musees de France" (http://www.culture.fr) . Cela a conduit a une reflexion sur la numerisation a grande echelle du patrimoine culturel , numerisation qui pose differents types de problemes : Le risque de piratage des cliches lorsqu'on les met a disposition sur des reseaux a ete ecarte en ne rendant disponible que des images de resolution moyenne , ne permettant pas par exemple une edition de livre d'art. Dans un deuxieme temps des technologies de marquage sont a l'etude. Les difficultes d'industrialisation d'une chaine de numerisation apparaissent rapidement. En effet , numeriser ne sert a rien si l'on n'a pas au prealable (ou en meme temps) indexe les documents que l'on traite . Or le lien entre la fiche d'oeuvre et les images doit etre verifies par un specialiste du domaine pour corriger d'eventuelles erreurs (ineluctables). Cela prend beaucoup de temps. Qui doit numeriser ? L'Etat en a-t-il les moyens ? Si l'on confie la numerisation a des societes commerciales privees qui se paieront en ayant des droits sur les images , auront-elles la volonte de numeriser des oeuvres mineures ou peu connues ? La encore n'y a-t-il pas risque d'appauvrissement du patrimoine culturel ? Le concept seduisant de village global , et la doctrine economique de laisser faire le marche comportent vraisemblablement des risques au niveau du patrimoine culturel. Ce sont d'ailleurs des problematiques assez semblables pour l'industrie du cinema ou de la television. Les quotas sur l'audiovisuel , l'exception culturelle demandee par la France lors des negociations du GATT , le mecanisme d'avance sur recettes gere par le Centre National du Cinema , font , grace a une certaine forme d'interventionisme de l'Etat , que la France dispose encore d'une industrie cinematographique , et que les series TV US n'occupent pas la totalite des heures de grande ecoute sur les chaines publiques ou privees. De meme les effets d'echelle donnent un avantage competitif indeniable aux editeurs Americains qui amortissent plus facilement et rapidement leurs produits et peuvent alors les proposer en France a des prix defiant la production nationale. Ne nous voilons pas la face en ignorant ces realites economiques et politiques , et en attendant le grand marche Europeen qui pourra nous mettre a egalite de chances , ne fustigeons pas l'interventionisme de l'Etat . Les theories economiques liberales necessitent une vigilance de tous pour faire vivre notre patrimoine. A cette meme periode , l'ingenieur general Thery remettait son rapport sur les autoroutes electroniques au premier ministre. Rendu public et publie a la documentation francaise quelques semaines plus tard , ses conclusions de mise en place d'un plan fibre n'ont pas ete accueillies avec enthousiasme par le ministre du budget . Lors d'une journee sur ces nouvelles technologies organisee au CNIT a la defense par le ministere de l'industrie des postes des telecommunications et du commerce exterieur , Nicolas Sarkozy a rappele les investissements importants effectues par l'etat pour le plan cable , et a souligne qu'il faudrait lui expliquer pourquoi le cable ne pouvait pas vehiculer les inforoutes. C'est a cette journee qu'a ete lance l'appel a propositions du ministere de l'industrie pour l'experimentation de nouveaux services . Pendant quelques semaines un des sujets de conversation etait de savoir si le cable en France pouvait etre bi-directionel et si la fameuse voie de retour pouvait etre utilisee . Les cablo operateurs (qui sont tout de meme les premiers interesses) affirmant que cela ne necessitait que le reglage de quelques milliers d'amplificateurs sur le reseau , d'autres groupes semblant assez lies a l'operateur national expliquant que c'etait techniquement impossible. Ce qui fit dire au ministre du budget que s'il y avait beaucoup de chapelles chez les politiques , les techniciens n'etaient pas non plus mauvais dans le genre. Parallelement a la preparation des reponses a cet appel d'offres (le delai etait tres court) , se preparait la reunion du G7 a Bruxelles en fevrier 1995 consacre a la societe de l'information. L'Union Europeenne avait deja ete active dans ce domaine avec le livre blanc (le rapport Delors) qui liait la creation d'un espace commun d'information en Europe aux objectifs de croissance, competitivite et lutte contre le chomage. Ensuite le rapport Bangemman avait plaide pour une acceleration de la liberalisation du secteur des telecommunications . Le 4 eme PCRD qui commence en 1995 va voir la naissance de centaines de projets dans le domaine de l'informatique et des communications , projets pour lesquels la commission europeenne alloue un budget de 3,4 milliards d'ecus. La reunion de la conference du G7 a Bruxelles devait manifester l'evidence concrete de l'implication de l'Union Europeenne sur ce sujet. On a assiste alors a deux evenements interessants. D'abord , l'afrique du sud , invitee d'honneur de ce sommet , faisant remarquer qu'il y avait plus de telephones dans l'ile de Manhattant que dans toute l'afrique noire , maniere efficace de poser d'entree de jeu la problematique de l'inscription dans cette nouvelle societe technologique des pays defavorises. Puis un desaccord a l'interieur meme du G7, avec d'un cote la France , le Canada et l'Italie soulignant qu'ils ne laisseraient pas leurs cultures entrer dans un 21 eme siecle domine par des ordinateurs des telephones et des televisions d'origine americaine. Le ministre des telecommunications Francais , Jose Rossi , aurait declare que "la societe de l'information ne doit pas conduire a une societe dominee par l'anglais". Les Etats-unis, l'Allemagne et l'Angleterre declarerent ne pas partager ces inquietudes sur la culture. A la fin de ce sommet onze projets pilotes furent lances , dont deux soutenus par la France: une bibliotheque virtuelle mondiale (Japon et France) et un projet sur les musees et galerie d'art electroniques (Italie et France). Puis vint le depouillement de l'appel a propositions du ministere de l'industrie, ou sur les 700 projets presentes, 49 furent classes en priorite 1 avec demarrage immediat, dont celui presente par le ministere de la culture sur le "service public d'information sur le patrimoine culturel". Il s'agit d'integrer aux nombreuses bases documentaires textuelles du ministere telles que Joconde (130 000 peintures sculptures dessins estampes des musees de France), Merimee (120 000 edifices), Palissy (120 000 objets mobiliers) et bien d'autres d'une part la technologie Internet (World-Wide-Web et Z 39.50) d'autre part une iconographie. Le projet a demarre , et l'on peut voir un prototype sur l'ensemble des 130 000 documents de la base Joconde a l'adresse http://www.culture.fr/spic.htm . Il est important d'etre present d'entree de jeu sur ce creneau qui fait l'objet d'appetits commerciaux importants de la part de Microsoft avec l'annonce de Microsoft Network et l'annonce recente de Bill Gates declarant avoir digitalise et detenir des droits sur un million de cliches qui seront mis sur le reseau. Il est necessaire que l'Europe et la France puissent eviter une tiers-mondisation de leur heritage culturel , ou d'autres se procureraient les materiaux bruts en France et en Europe pour en faire des produits a valeur ajoutee ensuite revendus sur le marche Europeen. Parallelement la Lyonnaise Communication qui gere entre autre le reseau cable Parisien a annonce l'ouverture du service multicable permettant de vehiculer sur le cable TV le protocole TCP/IP et d'utiliser la voie de retour a 64 kbps . Ce service sera connecte a l'Internet et le cout de l'abonnement pour relie son PC au cable est de l'ordre de l'abonnement au cable pour une Television. On assiste maintenant a une deferlante de l'utilisation de la technologie W3 en France ou de grands acteurs se positionnent: les VPC istes (Redoute, 3 Suisses), la presse (Libe, Le Monde, Filippachi avec Pariscope, Radio-France, FR3) , l'industrie (Matra-Hachette-Multimedia) les cablo-operateurs (Lyonnaise), France-Telecom (offre RAIN, offre VTCOM de passerellage minitel <-> internet, ouverture au grand public), le gouvernement (ministere de l'industrie, ministere de l'enseignement superieur, ministere de la culture). C'est bien la technologie des butineurs (les quebecquois disent fouineurs) W3 qui a fait decoller Internet en France , car tout le monde a le modele minitel a l'esprit , et l'on assiste a une possibilite de minitel planetaire multimedia. Avec de plus la possibilite pour quiconque de s'improviser editeur en mettant en place un serveur W3, comme au temps des radios-libres ou tout le monde pouvait causer dans le poste. L'etat va tres certainement etre amene a intervenir au niveau reglementaire la encore, pour eviter des abus et pour definir des statuts juridiques. Nous acceptons bien un code de la route pour pouvoir conduire tous ensemble sur nos routes et autoroutes, pourquoi refuser un code de bone conduite sur les inforoutes ? Le defi qui va se poser aux internautes dans les annees qui viennent va etre de rester intelligemment presents dans une optique de circulation du savoir sur ces reseaux, face a l'arrivee massive de services commerciaux. C'est a mon sens le plus difficile defi qu'aura a relever Internet s'il veut eviter de se diluer ou de se fondre dans un reseau comme un autre. Quand on regarde le chemin parcouru en deux ans, on ne peut que constater les progres accomplis, s'en rejouir tout en restant vigilant vu les enjeux et les risques. Ne soyons pas trop naifs. -- Christophe GUY, Attache Linguistique de l'Ambassade de France, 464 rue Wilbrod, Ottawa, Ontario, K1N 6M8 Telephone:(613) 238-5711 Telecopieur:(613) 238-7884