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Le retour de feu Saskawa, grand pote de Chirac et criminel de guerre

17 décembre 2008 à 16h09
Le 18 décembre, l’Ifri organise un colloque sur les relations franco japonaises. Sous le patronnage de la Fondation Sasakawa, du nom d’un ancien criminel de guerre et ami de Chirac !

Un des think-tanks français les plus prestigieux, l’Ifri,qui nous avait habitués à plus de rigueur, organise à Paris, à partir du 18 décembre, un vaste colloque sur les relations franco japonaises. Une belle idée tant le Japon est encore une terre inconnue à Paris. Seulement, l’Ifri a eu l’étrange idée d’associer à cet événement la Fondation Sasakawa, qui porte le nom d’un ancien criminel de guerre, décédé en 1995, et qui fut l’ami de Mussolini et de quelques maffieux.

Etrange projet qui évoque quelques souvenirs lecteurs du livre sur l’incroyable histoire du compte japonais de Jacques Chirac. En effet, parmi les relations douteuses de Jacques Chirac au Japon, figurait justement feu Ryoichi Sasakawa (voir le document ci dessous qui raconte la merveilleuse légende de ce grand humaniste).

Cet ancien criminel de guerre reconverti dans les bonnes oeuvres, via sa Fondation, fut longtemps chargé par les plus conservateurs des politiques japonais de restaurer l’image du Japon à l’étranger. Avec l’aide du banquier d’Osada, autre grand ami de Chirac, cet homme de réseaux est parvenu à attirer dans ses filets un certain nombre de politiques. Ces personnalités étangères étaient reçues au Japon avec les honneurs, et les menus avantages, dus à leur rang. Et Chirac fut certainement une de leurs cibles privilégiées. Au point que l’ancien président aida la Fondation à faire élire à la tète de l’OMS en 1993, puis de l’UNESCO plus tard, deux de leurs protégés.

Par ailleurs, Chirac favorisa la création à Paris d’une annexe de la Fondation de Sasakawa, reconnue d’utilité publique et qui existe encore aujourd’hui. Autrement dit, une Fondation, peuplée de chiraquiens et qui porte le nom d’un salaud pas très lumineux, a aujourd’hui pignon sur rue en France et distribue des subventions culturelles à la louche.

A la mort de Sasakawa, son fils qui reprit le flambeau eut la pudeur de changer le nom de la fondation créée par son père. La Sasakawa Fondation devint, à Tokyo, la Nippon Fondation, hommage tardif du vice à la vertu. En France en revanche, on a pas de ces pudeurs : l’annexe de la Fondation japonaise reste la Fondation Sasakawa. Toute honte bue.

De nombreux universitaires français, parmi les meilleurs, viennent de signer une pétition pour protester contre la manifestation, organiése le 18 décembre, par l’Ifri.

UNE PETITION ANTI SASAKAWA SIGNEE PAR DES UNIVERSITAIRES DE RENOM

Mesdames, Messieurs Le 18 décembre prochain se tiendra à Paris, à l’Ifri, un colloque intitulé "150 ans après l’établissement des relations diplomatiques, vers un partenariat franco-japonais renouvelé".

Le principal partenaire de cet événement, la Fondation franco-japonaise Sasakawa, porte le nom d’un criminel de guerre de rang A, Ryôichi Sasakawa. Cette figure de l’extrême-droite japonaise, et proche du milieu maffieux, n’a jusqu’à sa mort jamais renié son passé et déclarait dans un entretien à Time Magazine en 1974 être le "fasciste le plus riche du monde". La famille Sasakawa a continué à rendre hommage à sa mémoire, comme en témoigne l’initiative récente "The Ryoichi Sasakawa Young Leaders Fellowships Fund".

La même famille a aussi créé la Fondation de Tokyo qui diffuse un livre publié en 2005 explicitement négationniste sur le Viol de Nankin (The Nanking Massacre : Fact versus Fiction).

Il existe au Japon, comme en France, de nombreuses fondations à la respectabilité incontestable : il est très regrettable que ce partenariat ait été choisi pour célébrer les 150 ans de relations diplomatiques entre ces deux grandes démocraties que sont la France et le Japon. Il nous paraissait donc indispensable d’informer l’ensemble des participants du colloque du problème que pose, à notre avis, un tel choix. En tant que citoyens français, nous demandons instamment au Ministère des Affaires Etrangères de notre gouvernement de retirer son patronage de cette manifestation.

Signatures : Ackerer Franck (Doctorant, INALCO), Allioux Yves-Marie (Maître de conférences HdR, Université de Toulouse 2), Béja Jean-Philippe (Directeur de Recherche, CNRS-Sciences Po-CERI), Berque Augustin (Directeur d’Études, EHESS, Ancien directeur de la Maison franco-japonaise), Bliman Samuel (Professeur Emerite, Université Paris Est Marne-la-Vallée), Bonnin Michel (Directeur d’Études, EHESS), Brisset Claire-Akiko (MCF UFR LCAO, Université Paris Diderot EA335, GREJA, Université Paris Diderot, UMR 8155, CNRS, EPHE, Collège de France, Université Paris Diderot), Brocheux Pierre (MCF, Université Paris 7), Brunet Tristan (Doctorant, Université Paris 7, LCAO), Colin Sébastien (Maître de conférences, INALCO), Charras Muriel (Directrice de Recherche, CNRS-CASE) Cosaert Patrice (Professeur émérite, Université de La Rochelle), Dodane Claire (MCF HDR Etudes Japonaises, Université Lyon 3), Dufourmont Eddy (ATER, Université Bordeaux 3), Durand Frédéric (Maître de conférences HDR, Université Toulouse II- Le Mirail), Fau Nathalie (MCF, Université Paris 7 SEDET), Figon Estelle (Prag de japonais, ENS Ulm), Fujiwara Dan (Maître de conférences, Université de Toulouse 2), Galan Christian (Professeur des universités,

MÉMORANDUM SASAKAWA Ryôichi (1899-1995) l’empire SASAKAWA et la FONDATION SASAKAWA

INTRODUCTION

Sasakawa Ryôichi (1899-1995) est ainsi présenté par David Kaplan et Alec Dubro dans leur notice sur les « personnages-clefs » du monde yakuza (la maffia japonaise) : « L’un des hommes les plus riches et les plus influents du Japon. Contrôle le monopole extrêmement lucratif des hors-bords. Comme Kodama, ultranationaliste, criminel de guerre, multimillionnaire, puissance politique et associé aux yakuzas ». Cette présentation se situe à la fin de leur ouvrage : Yakuza - the explosive account of Japan’s criminal underworld (éd. or. 1986) (cf. bibliographie à la fin du mémorandum). Sasakawa Ryôichi déclare au Time Magazine le 26 août 1974 : « I am the world’s wealthiest Fascist ” (éd. française Kaplan et Dubro, 2002, p. 132).

Le livre de Kaplan et Dubro

Le livre de Kaplan et Dubro est l’un des rares à présenter en langue occidentale un panorama analytique de la maffia yakuza japonaise et de ses liens avec l’extrême droite. Son édition originale remonte en 1986, chez Addison-Wesley aux États-Unis. Voici comment les deux auteurs narrent le destin de leur ouvrage par la suite : « L’édition britannique fut réimprimée trois fois et 30 000 exemplaires furent vendus à travers le monde. Mais malgré les ventes et les protestations de ses collaborateurs, en 1989, l’éditeur, Robert Maxwell ordonna le retrait de l’ouvrage. Les auteurs, qui ignoraient tout de la situation, ne comprenaient pas pourquoi on avait si vite retiré leur livre des librairies. Nous avons appris plus tard qu’en réalité Maxwell rendait service à son ami et commanditaire, le philanthrope Ryôichi Sasakawa. Nous avions en effet écrit qu’il avait fait de la prison pour crimes de guerre de classe A, et qu’il était lié au monde de la pègre et aux ultranationalistes japonais. Maxwell et Sasakawa sont tous les deux morts à présent, et aucune procédure légale n’a été intentée contre notre ouvrage. Malheureusement, l’édition anglaise internationale a trouvé une mort non naturelle. Nous entretenions également l’espoir de publier Yakuza au Japon, car les livres étrangers sur ce pays, tout comme ceux qui s’intéressent aux yakuza, s’y vendent bien. Mais après avoir manifesté un grand intérêt pour notre ouvrage, les uns après les autres, les éditeurs ont décliné l’offre. En tout, dix-huit maisons l’ont refusé, à notre grand désespoir. (…) Finalement, en 1991, une version en japonais fut imprimée, cinq ans après l’édition américaine. Le livre se retrouva en librairie au moment même où éclataient d’énormes scandales liés aux gangs. Ce fut un franc succès » (David Kaplan et Alec Dubro, hiver 2001, préface à l’édition française). Robert Maxwell s’était illustré par un livre hagiographique sur Sasakawa Ryôichi sobrement intitulé Sasakawa, Warrior for Peace, Global Philanthropist (Pergamon Press, 2e éd. 1987). Il est heureux qu’un éditeur français, Philippe Picquier en l’occurrence, ait choisi, en publiant Yakuza, la mafia japonaise, de couper court à la tentative faite par le magnat de la presse et dilapideur de fonds de pension Maxwell de pratiquer le mokusatsu, c’est-à-dire la « mort par le silence ». Cette menace avait d’ailleurs été redoutée, et pronostiquée, par les amis de Kaplan et Dubro pour leur ouvrage.

Les problèmes posés par les sources et les difficultés de l’information

À part ce livre de Kaplan et Dubro, on ne trouve pratiquement rien de synthétique sur la maffia japonaise actuelle en langue occidentale, ni même sur l’extrême droite japonaise contemporaine (les deux domaines étant historiquement et consubstantiellement liés). Certes, depuis quatre ou cinq ans, quelques articles scientifiques sont apparus sur les yakuza, mais ils sont surtout consacrés à leur rôle économique. Il existe quelques travaux universitaires américains sur les yakuza, des PhD par exemple, mais ceux-ci n’ont pas trouvé d’issue éditoriale et ils moisissent sur les étagères de bibliothèques lointaines. On trouve quelques livres, mais qui traitent d’aspects plutôt sociologiques, ou historiques d’avant 1945, notamment sur l’ultra-nationaliste Toyama Mitsuru (1855-1944) et ses associations (Ivan Morris, Glenn Davis…). Il n’y a pas non plus un ouvrage scientifique majeur, ni français, ni européen, ni même américain à part quelques exceptions partielles de ce côté-là, sur le tennô-militarisme japonais des années 1930 et 1940 qui soit une somme ayant l’envergure des travaux consacrés au fascisme italien, au national-socialisme allemand ou aux divers fascismes européens (Ian Kershaw, Hans Mommsen, Ernst Nolte, Seymour Lipset, Renzo De Felice, Zeev Sternhell, Philippe Burrin, Pierre Milza, René Rémond…). Il n’existe même pas en français, sauf quelques écrits brefs et partiels de Maruyama Masao, voire en anglais, de traduction d’ouvrages de Japonais ayant réfléchi sérieusement à cet aspect, pourtant crucial, de l’histoire japonaise (et mondiale). La quasi-absence de recherches scientifiques sur les yakuza contemporains s’explique par les difficultés intrinsèques au sujet, lequel concerne par définition des phénomènes illégaux, souterrains, souvent impalpables et dangereux. L’argument est a fortiori encore plus valable pour les Japonais eux-mêmes qui peuvent être directement menacés. Il est renforcé par la situation et l’histoire japonaises elles-mêmes : l’épuration des cadres militaristes japonais n’ayant été que superficielle, leurs liens avec les yakuza ayant été laissés quasi intacts et ces yakuza ayant de nos jours pignon sur rue, on peut comprendre facilement la réticence des Japonais à s’engager dans des recherches délicates. C’est un peu comme si l’on demandait à un universitaire de Palerme de se pencher sur la maffia sicilienne. Seul des journalistes s’y essaient, notamment des Japonais. Non sans risques car ils peuvent connaître un sort funeste, à l’instar récent de Someya Satoru qui enquêtait sur les maffias au Japon et qui a été retrouvé mort au fond de la baie de Tôkyô, enchaîné à des poids, les mains liées par une corde, le crâne fracassé et touché par huit coups de couteaux dans le dos (L’Express, 25 septembre 2003). Kumamoto Yoshihiro, l’assassin de ce journaliste free-lance a été condamné à quatorze ans de prison en octobre 2005. Mais un autre crime du même genre, dont la victime est le journaliste Kojiri Tomohiro, tué le 3 mai 1987 dans les locaux du journal Asahi à Kôbe, reste impuni alors que le groupuscule d’extrême droite (le Sekihotai) qui en est responsable (il a revendiqué l’assassinat) est connu. Les protestations de Reporters sans frontières auprès des autorités japonaises à ce propos n’ont pas eu de suite d’après le site de cette association (< http://www.rsf.org/imprimer. php3 ?id_article=7989 >). La notoriété nationale et internationale de Kamata Satoshi est probablement l’un des éléments qui l’ont protégé après son enquête sur Sasakawa et les yakuza (cf infra et bibliographie). Encore faut-il souligner que cette enquête de Kamata n’est pas exclusive (un chapitre) et qu’elle se retrouve aux côtés d’autres chapitres consacrés à d’autres personnages dans le même ouvrage (sept chapitres en tout). Ce travail des journalistes trouve en outre, malgré leur courage, certaines limites, impropres à satisfaire les rigoureux universitaires. Les sources sont fatalement plus ou moins cachées ou obscures, les preuves difficiles à obtenir, les rumeurs délicates à vérifier, le sensationnel peut intervenir. Ce constat est bien évidemment valable pour l’ouvrage-clef de Kaplan et Dubro. On peut cependant se demander à qui viendrait l’idée de minimiser l’importance des yakuza au Japon ou de nier les liens historiques qui existent entre l’empire Sasakawa, les yakuza et les mouvements d’extrême droite. Car c’est un fait de notoriété publique, au double sens de cette expression : que tout le monde un tant soi peu informé connaît ; une situation qui est politiquement et socialement admise par une partie des Japonais, notamment par les dirigeants. Les yakuza ont une façade légale, des entreprises dûment enregistrées, des activités publiques racontées par les journaux, et ils savent s’y prendre. Après tout, lors du séisme de Kôbe en janvier 1995, ils ont été plus prompts que les pouvoirs publics à fournir une aide humanitaire (des soupes populaires notamment). La situation se complique quand on connaît les liens qui existent entre l’extrême droite historique et certaines factions « dures » du Parti libéral-démocrate japonais (PLD, Jimintô), un peu à l’image de ce qui se passe aux États-Unis avec le Parti républicain, et qu’on constate que ce sont ces factions-là qui peuvent arriver au pouvoir (Nakasone, Ôbuchi, Koizumi, Asô Tarô…). Voilà au moins une chose qui ne facilite pas la transparence de l’information. En outre, le jeu des factions du PLD est souvent impénétrable et il ne ressortit pas toujours à l’idéologie pure et simple, mêlé qu’il est de combinaisons politiciennes, d’enjeux de pouvoirs et d’intérêts économiques. Cette imbrication socio-politique et culturelle au Japon est, à cette échelle, comparable à la situation de la Sicile (maffia), de la Calabre (N’Dranghetta) ou de la Campanie (Camorra), à ceci près que le Japon est la deuxième puissance économique du Monde, qu’il s’agit d’un pays où les enjeux géopolitiques ont été considérables tout au long du XXe siècle. Son sort, qui pèse fatalement sur celui du reste du Monde, ne peut nous laisser indifférent. Il existe encore un autre obstacle d’envergure dans la collecte d’informations sur ces différentes questions au Japon : le rôle de la Maison impériale au cours de la période fasciste-militariste, sujet encore largement tabou au Japon et aggravé par l’impossibilité d’accéder véritablement aux archives impériales. Si la participation directe de la famille impériale dans le financement de la marine militaire japonaise semble avérée, on la rencontre également dans l’opération "Lys d’Or" (Kin no yuri) - l’accumulation d’un énorme trésor de guerre par le pillage des colonies japonaises - et dans ses suites après-guerre (sa récupération). Elle croise alors la route de Sasakawa Ryôichi et de Kodama Yoshio (cf infra et Seagrave 2002 en bibliographie). Il n’existe donc toujours pas d’ouvrage scientifique complet en français consacré à ces différents domaines du Japon contemporain, ni même du Japon des années 1930-1940. On comparera utilement à ce qu’on peut trouver sur l’Italie, l’Allemagne ou l’Union soviétique. A défaut, il faut donc se référer à ce qui est disponible, y compris des écrits journalistiques, y compris sur internet, tout en conservant le nécessaire et systématique recul critique.

1. ACTIVITES DE SASAKAWA RYOICHI AVANT 1945

Sasakawa Ryôichi naît le 4 mai 1899 à Toyokawa (actuelle ville de Minô) à quelques kilomètres au nord d’Ôsaka. C’est le fils aîné d’une famille de cinq enfants dont les parents sont des marchands de sake plutôt prospères. Après des études dans une école d’agriculture (1914) et après avoir renoncé à un noviciat dans un temple bouddhiste, il s’intéresse à l’aviation. Il entre dans l’armée, au sein de l’aviation (août 1919). Il est réformé pour blessure (octobre 1921). L’héritage de son père lui donne une fortune confortable. Après son élection comme conseiller municipal de Toyokawa (1925), il se lance dans le commerce à Ôsaka, où il fait rapidement des affaires. Il augmente sa pelote en spéculant sur le riz de 1926 à 1931. Il lance un magazine intitulé Défense nationale (Kokubo) en 1926. Il fonde et dirige la maison de production d’Ichikawa Utaemon, acteur de kabuki reconverti dans le cinéma de cape et d’épée. Au sein de cette entreprise, il rencontre Fuji Yoshio qui l’introduit dans l’extrême droite. Après l’agression, en novembre 1930, du Premier ministre Hamaguchi Osachi (Yûkô) (1870-1931, mort des suites de sa blessure) par un jeune activiste d’extrême droite qui l’accuse d’avoir ratifié le traité issu de la conférence navale de Londres contre l’avis du commandement militaire et du Conseil privé, les deux compères estiment qu’il faut créer une nouvelle organisation politique, encore plus radicale.

Fondation d’un parti fasciste et activités terroristes

En novembre 1930, Sasakawa Ryôichi et Fuji Yoshio fondent le Kokusui Taishûtô ("Parti des masses patriotiques", PMP), milice privée avec chemises noires, dont Sasakawa Ryôichi devient le président. D’après l’historien japonais Kisaka Jun’ichirô, ce groupe exprime la direction fasciste prise par l’extrême droite japonaise dans les années 1930, faisant le pont entre deux nouvelles tendances, la tendance "japoniste" (Nihonshugi-ha), plutôt théorique, et la tendance "rénovatrice" (Kakushin sayoku-ha), plutôt activiste. D’après Arahara Bokusui, ancien militant japonais d’extrême droite et auteur de la Grande histoire de l’extrême droite (Dai Uyoku-shi, 1966), le PMP veut “ promouvoir la juste voie pour construire les bases conscientes du peuple du Grand Japon en apprenant le non-égocentrisme (jikô fuchûshin-shugi) ”. Au-delà de cette phraséologie plutôt pompeuse, il devient en réalité “ le plus grand groupe qui fleurit à l’époque dans le mouvement ” (Kamata, p. 93). Le PMP publie des "livres noirs sur la défense" et soutient activement la politique en Mandchourie du premier ministre Inukai Tsuyoshi (1855-1932), symbolisée par "L’Incident de Mandchourie" (18-19 septembre 1931). Cet “ incident ” est considéré par plusieurs historiens comme le début de la "Guerre de Quinze ans" (1930-1945). Inukai est lié au célèbre activiste ultranationaliste Toyama Mitsuru (cf. supra), fondateur en 1919 de la Dai Nippon kokusui-kai ("Société de l’essence nationale du Grand Japon") qui a pour particularité de regrouper des ultranationalistes et des yakuza. Cette organisation briseuse de grèves est également spécialisée dans l’assassinat des opposants au régime militariste. Sasakawa Ryôichi se rend en Mandchourie (mars 1931) et à Shanghai (mai 1931) pour soutenir des militaires gradés impliqués dans des actes de terrorisme. Il est accusé par le parquet de Tôkyô d’implication dans la tentative d’assassinat du Premier ministre Takahashi Korekiyo (1854-1936) qui s’oppose à l’augmentation des dépenses militaires (22 août 1932). Il est également soupçonné, en septembre 1932, d’avoir ordonné l’assassinat de l’ancien Premier ministre Wakatsuki Reijirô (1866-1949), ancien chef de la délégation japonaise à la Conférence navale de Londres (1930), selon les propres aveux de l’auteur de cette tentative qui est un membre du PMP. Après le déclenchement des incidents de Mandchourie, Sasakawa Ryôichi achète plusieurs actions dans différentes compagnies minières au nom du PMP et exerce des pressions auprès des autres actionnaires. Accusé de chantage, il est emprisonné pendant quelques jours à Ôsaka. Il fonde la "Fédération patriotique des transports" (Kokusui kôtsû renmei) et la "Fédération patriotique de navigation aérienne" (Kokusui kôkû renmei), qu’il dirige (novembre 1932). Il devient président de l’"Assemblée des citoyens contre la réduction des dépenses militaires" (Gunshuku taisaku kokumin taikai) novembre 1933). Il sollicite et obtient des militaires la construction d’un aérodrome près d’Ôsaka dont il dirige l’entreprise (novembre 1933, juin 1934). En 1934, il devient président du « Groupe aérien patriotique » (Giyu hikotai), composé d’une trentaine de membres, qui se dote de quelques avions. Il propose sa flotte privée à la Marine impériale comme entraînement et il l’utilise même pour convoyer des troupes en Mandchourie (cf. Samuels 2001). Cette flotte est intégrée dans l’armée en 1940. D’après son propre témoignage, il a fait don de cet aéroport à l’armée. Selon Kodama Yoshio, les choses se sont passées différemment : « Sasakawa dit qu’il a donné ce terrain d’aviation gratuitement à l’armée, mais en réalité (…) il a obtenu une grosse somme sur les fonds secrets de l’armée. Je ne pense pas que cet argent ait servi au mouvement anti-communiste. Je suis sûr qu’il en a mis la plus grande partie dans sa poche » (témoignage du 20 juin 1947 publié par le Yomiuri Shimbun du 29 avril 1976). Sasakawa Ryôichi participe ensuite à l’attaque contre l’un des membres du « Conseil privé » (Sumitsuin, organisme dirigeant et coopté siégeant aux côtés de l’empereur) qui soutient la thèse libérale de "l’empereur, [simple] organe de l’Etat" (Tennô kikan setsu) (mars 1935). Dans le même temps, Minobe Tatsukichi (1873-1948), professeur émérite et doyen de la faculté de droit de l’Université de Tôkyô, qui soutenait aussi cette thèse et qui par ailleurs s’opposait au militarisme, est contraint à la démission de ses fonctions, y compris de son siège de sénateur, sous la pression des ultranationalistes. Certains de ses écrits sont retirés de la vente. Neuf membres du bureau dirigeant du PMP, suspectés d’avoir attaqué puis d’avoir à nouveau menacé le membre du « Conseil privé », sont arrêtés (7-8 août 1935). Sasakawa Ryôichi est déclaré innocent en première instance puis coupable en appel (11 décembre 1939). Sasakawa Ryôichi rencontre Mussolini, dont il est un admirateur déclaré, à Rome en 1939, après une expédition dans son avion personnel. Son objectif est de faciliter la constitution de l’Axe Italie-Allemagne-Japon. Cette entrevue accroît son prestige au sein des ultranationalistes et de l’extrême droite. D’après la "Grande histoire de l’extrême droite", « il n’y a pas une personne au sein de l’extrême droite qui ait fait un voyage pareil (…). Du coup, on a dit de lui qu’il était béni des dieux ». Selon l’amiral Yamomoto Isoroku (1884-1943), qui s’exprimera là-dessus par la suite, c’est un cas rare d’inculpé partant voyager à l’étranger (cf. Kamata, p. 94). En cassation, Sasakawa Ryôichi est reconnu non coupable dans l’affaire de l’attaque contre l’un des membres du "Conseil privé" (9 août 1941). Le PMP (Kokusui taishutô) se transforme en Kokusei dômei (Ligue nationale). Ce changement est imposé par le général Tôjô Hideki (1884-1948), Premier ministre (juillet 1940-juillet 1944), qui cherche à imposer une organisation politique unique sous l’égide de la corporatiste Association de soutien du règne impérial (Taisei Yokusankai), qui, depuis 1940, regroupe autoritairement tous les partis politiques autorisés. Sasakawa Ryôichi est élu député en avril 1942, lors des élections organisées par le régime militaire qui excluent tout candidat d’opposition. Les deux tiers des membres de cette Chambre sont désignés automatiquement. Va-t’en-guerre et jusqu’au-boutiste, Sasakawa Ryôichi est partisan d’une attaque contre les États-Unis. L’amiral Yamamoto Isoroku, opposant au pacte de l’Axe, lui adresse une lettre le 24 janvier 1941 où il lui signale le caractère suicidaire d’un conflit contre les États-Unis si un plan de paix n’est pas envisagé (cf. John Prados, p. 128). Sasakawa Ryôichi rejoint la Gokoku Dôshikai, un groupe de parlementaires qui cherchent à promouvoir Kishi Nobusuke comme Premier ministre, alors membre du gouvernement Tôjô (cf. Samuels 2001). À la défaite, inquiet de la possible dissolution de la monarchie et de l’avancée du communisme, il négocie avec plusieurs hommes politiques afin de créer un nouveau Parti de Masse du Japon. Il dépense pour cela beaucoup d’argent issu du Kodama Kikan (cf. infra). En octobre, il participe à la formation de la Ligue nationale des salariés (Zenkoku kinrôsha). Comme cela ne débouche sur rien, il reporte ses efforts en soutenant le Parti libéral de Hatoyama Ichirô (cf. infra).

Kodama Yoshio, Sasakawa Ryôichi et le pillage en Chine

Sasakawa Ryôichi est un ami personnel de Kodama Yoshio (1911-1984), qu’il a formé au sein du bureau d’Asie orientale (Tôa-kyoku) du PMP. Il était son "maître" (sensei) et lui son "cadet" (kobun), selon les propres déclarations de Sasakawa. Également criminel de guerre de classe A célèbre, Kodama est son compagnon de cellule au lendemain de la défaite de 1945 (cf infra). Kodama Yoshio est l’une grande figure de l’extrême droite japonaise, “l’un des hommes les plus puissants du Japon jusqu’à sa mort ” d’après Kaplan et Dubro. Son rôle dans le Japon de la guerre et de l’après-guerre et ses relations étroites avec Sasakawa Ryôichi implique que l’on détaille son parcours (cf Kaplan et Dubro, Seagrave…). Kodama Yoshio naît dans le département de Fukushima en 1911. Fils d’un homme d’affaires ruiné de Nihonmatsu (Fukushima-ken), il est expédié dès l’âge de neuf ans chez une tante installée en Corée. Là, il travaille dur dans une aciérie. À l’âge de douze ans, il s’enfuit au Japon où il est "adopté" par les yakuza. Il devient le protégé du leader ultranationaliste Toyama Mitsuru (cf supra), et une étoile montante de sa "Société du Dragon Noir" (Kokuryûkai, alias "Société de la [rivière] Amour"). En 1929, il rejoint l’Association des fondateurs de la nation (Kenkoku-kai), une organisation maffieuse réputée pour ses méthodes violentes. En novembre 1929, il prétend porter à l’empereur une pétition réclamant la dissolution du parti de gauche Rônôtô (Parti ouvrier paysan). Arrêté, il passe neuf mois en prison jusqu’en août 1930. En mars 1931, il rejoint la Fédération des travailleurs radicaux et patriotes (Kyûshin aikoku rôdôsha renmei), dirigé par Tsukai Tatuso. Au sein de ce groupe syndical anticommuniste, les discussions persuadent Kodama de la corruption de Inoue Junnosuke (1869-1932), le Ministre des finances. En mai 1931, Kodama envoie à celui-ci une lettre de menace contenant une dague et lui enjoignant de se suicider (Inoue sera finalement assassiné le 9 février 1932 par Onuma Shô, un membre du groupe nationaliste violent de La Ligue du sang, Ketsumeidan). Il est condamné pour cela à neuf mois de prison. Le mémoire qu’il rédige pendant cette période devient un livre de chevet pour les ultras japonais. Après sa libération en mars 1932, Toyama l’expédie en Mandchourie au service des généraux Doihara Kenji (1883-1948, classé comme criminel de guerre de rang A après la guerre, condamné et exécuté) et Ishihara Kanji (1889-1949). À son retour au Japon quelques mois plus tard, Kodama Yoshio crée son propre groupe, la Société de la jeunesse pour l’indépendance (Dokuritsu Seinen-sha). En collaboration avec la Société pour l’action céleste (Tenkô-kai), il monte un programme d’assassinats de ministres, dont le Premier d’entre eux, l’amiral Saitô Makoto (1934) (lequel sera finalement assassiné par des officiers lors du coup d’État du 26 février 1936). Il rassemble une bande chargée de tuer quelques conseillers impériaux gênants. L’un de leur pistolet part prématurément et les comploteurs sont arrêtés. Kodama demeure dans la prison de Fuchû jusqu’en 1937. Il est libéré à la condition de placer son énergie dans la conquête de la Chine. Son compère Kasagi Ryômei, qui travaille au sein d’une organisation patronnée par les militaires, l’introduit auprès de Kawai Tatsuo, alors chef du Bureau d’information des Affaires étrangères. Il incorpore alors l’armée japonaise, devenant un efficace agent de renseignement du Bureau en question. Il fait de l’agit-prop au sein de plusieurs organisations de jeunes et de leurs journaux. Il se rend plusieurs fois en Chine : en Chine du nord, à Moukden et à Shanghai où sa connaissance de la ville intéresse l’armée japonaise. Il rejoint le général Doihara qui a l’idée de piller l’économie parallèle chinoise. Kodama devient le principal agent de liaison entre Doihara et le Gang Vert chinois pour s’assurer les confortables profits retirés du trafic de drogue (cf. Jonathan Marshall, cité par Seagrave p. 89). Il devient également le négociateur entre l’organisation du Lys d’Or et les différents gangsters d’Asie du Sud-Est. À ce titre, il ne doit rendre des comptes qu’au prince Chichibu, principal instigateur du Lys d’Or. En mai 1939, Kodama Yoshio est alors affecté en tant qu’officier d’état-major au nouveau quartier général des forces expéditionnaires en Chine créé en 1937. Il sert d’abord au bureau d’informations du ministère des Affaires étrangères comme analyste des renseignements puis, en coopération avec la Kempeitai (la Gendarmerie considérée comme la Gestapo japonaise) et les yakuza, comme agent chargé de repérer les officiers qui effectuent trop de coulage en Mandchourie : cette mission lui donne en réalité l’occasion de monter son propre réseau et d’arrondir ses revenus. En mai 1940, il est à nouveau envoyé à Shanghai comme représentant de La Ligue d’Asie orientale (Tôa Dômei), organisation de propagande asiatiste, et comme membre non officiel du quartier général des forces expéditionnaires en Chine. En janvier 1941, Fuji Yoshio lui demande de rejoindre le PMP de Sasakawa comme chef de la section d’Asie orientale. D’après les historiens Awaya Kentarô et Harada Katsumasa, il se constitue pendant la guerre une belle fortune en participant, à Shanghai notamment, aux achats ou aux réquisitions pour "matériel de guerre" grâce à une entreprise créée en novembre 1941 sous l’impulsion du Quartier général des forces aéro-navales, avec le vice-amiral Yamagata Seishô notamment. Cette entreprise d’abord appelée Banwa kikan puis, à partir de juin 1943, Kodama Kikan, est sous-traitante des militaires. Elle se veut la concurrente de son homologue de l’armée de terre, Shôwa kikan. D’après les rapports du U.S. Army Counterintelligence Corps, Kodama Yoshio multipliait les trafics : héroïne, fusils, tungstène, or, fer, molybdène, radium (qu’il vola dans un hôpital de Shanghai), diamants, sel… Il était probablement un agent de la Kempeitai. Peu avant l’attaque de Pearl Harbor (7 décembre 1941), Kodama Yoshio s’entretient, en compagnie du prince Takeda Tsuneyoshi (1909-1992), avec le maréchal Terauchi Hisaichi (1879-1946), fils du général Terauchi Masatake (1852-1919) qui fut l’un des grands dirigeants de la colonisation coréenne. Leur discussion porte probablement sur les modalités de la future colonisation de l’Asie du Sud-Est. « Kodama fut [alors] nommé contre-amiral et se retrouva transféré du jour au lendemain d’un service à un autre. C’était un peu comme nommer à cette fonction Al Capone ou Meyer Lansky » (cf. Seagrave p. 93). Après Pearl Harbor, Kodama s’active à Shanghai où la déconfiture des Occidentaux permet de faire main basse sur une grande partie de leurs biens. Quant au prince Takeda Tsuneyoshi, en tant qu’officier responsable des finances de l’armée du Kwantung, il s’occupe également de l’Unité 731, chargée d’expérimentations physiques, chimiques et bactériologiques sur des cobayes humains (cf. Barenblatt 2004, p. 32). Il a d’ailleurs visité cette Unité basée à Pingfang en Mandchourie (cf. Gold , p. 168). Loin d’être inquiété après la défaite, il occupera des postes importants dans les comités olympiques du Japon et du CIO. Sasakawa Ryôichi participe aux affaires de Kodama en Chine. Il prétend d’ailleurs que c’est lui qui, à la veille de la Guerre du Pacifique, l’a présenté à la Marine impériale qui cherchait des officiers pour se procurer du matériel de façon privée en Chine (cf. Iguchi 1977). Sasakawa se rend régulièrement en Chine de 1942 à 1945. Il est l’ami du lieutenant-colonel Hayashi Hidezumi, officier de la Kempeitai à Shanghai et en contact avec Kodama. Plus tard, à la suite du scandale Lockheed (1976), dans lequel Kodama Yoshio est impliqué (cf. infra), les langues se délient. Le journaliste d’investigation Miura Keisuke écrit alors : « Pendant la guerre, le trafic de drogue s’activait en Chine grâce aux conspirations avec l’armée, via Tsukada Kikan [à Pékin] ou Kodama Kikan [à Shanghai], il y avait un homme dont la stratégie pour contrôler les Chinois était la drogue, Sasakawa Ryôichi : pourquoi ces hommes ont-ils été affublés de décorations ? » (Osorubeki Sasakawa Ryôichi, "Un homme que l’on doit craindre, Sasakawa Ryôichi", mai 1983). Pendant que la défaite du Japon se profile, l’une des principales préoccupations de Kodama et de ses acolytes est de rapatrier le butin amassé, et de le planquer : un peu partout, notamment aux Philippines, au Japon, et même dans le palais impérial à Tôkyô. D’après John Carroll, « Kodama aurait fait livrer une grande partie de ses biens dans le souterrain du palais impérial. Le ministre de la Maison impériale dut lui demander de les en retirer avant qu’ils ne soient découverts par les autorités d’occupation, mais la rumeur affirmait que cette demande avait été formulée sur ordre de l’empereur » (Carroll 1988). En 1945, le Kodama kikan possède un trésor de guerre évalué à 175 millions de dollars en platine et en diamant. À la fin de la guerre, il rentre au Japon et devient le principal conseiller du Premier ministre, le prince Higashikuni (1887-1990). En octobre 1945, il prépare un nouveau parti politique le Parti populaire du Japon (Nippon kokumin-tô), mais qui en reste au stade préliminaire. En 1946, il est arrêté par les autorités états-uniennes et emprisonné à la prison de Sugamo, où il se retrouve avec Kishi Nobusuke et Sasakawa Ryôichi (cf. supra)..

2. ACTIVITES DE SASAKAWA RYOICHI APRES 1945 Criminel de guerre emprisonné à Sugamo

Le 11 décembre 1945, Sasakawa Ryôichi est arrêté et « emprisonné comme criminel de guerre de Catégorie A » (la plus haute) : "A-kyû senzai yôgisha toshite Sugamo kôchisho ni nyûkei", selon la propre phrase inscrite dans la chronologie de la biographie autorisée faite par Satô Seisaburô (p. 360). Sasakawa Ryôichi est notamment accusé d’avoir participé au pillage de la Chine. L’historien japonais Awaya Kentarô, qui s’appuie sur les nombreux travaux de Kinoshita Hanji, l’un des spécialistes japonais de l’extrême droite nippone, met Sasakawa Ryôichi sur le même plan que Kodama Yoshio et l’idéologue ultranationaliste Ôkawa Shûmei (1886-1957) : « … Ôkawa Shûmei, Kodama Yoshio, Sasagawa Ryôichi, and others were arrested on suspicion of war crimes » (cf. Awaya 1983). Sasakawa Ryôichi passe trois ans dans la prison de Sugamo, qu’il racontera dans deux mémoires : L’aspect de Sugamo vu par Sasakawa Ryôichi, document secret d’un criminel de guerre en prison (Sasakawa Ryôichi no mita Sugamo hyôjô - Senpan gokuchû hiroku ; 1949, réédité en 1995) ; et Journal de Sugamo (Sugamo nikki ; 1997). Le 23 décembre 1948, sept criminels de guerre de Catégorie A sont condamnés et exécutés, dont Tôjô Hideki. Sasakawa Ryôichi fait partie des 19 criminels de guerre de Catégorie A libérés le lendemain, le 24 décembre 1948. À propos de ces libérés, l’historien Richard B. Finn écrit : parmi eux figurent « deux opérateurs accomplis de l’arrière-scène qui ont été des agitateurs d’extrême droite actifs et qui ont fait plus tard beaucoup d’argent dans des activités douteuses : Kodama Yoshio et Sasakawa Ryôichi » (cf. Richard B. Finn, p. 184). Un rapport du SCAP (le Suprême Commandement des Puissances Alliées) présente ainsi Sasakawa Ryôichi avant sa libération : « In summary, Sasakawa appears to be a man potentially dangerous to Japan’s political future… He has been squarely behind Japanese military policies of aggression and anti-foreignism for more than twenty years. He is a man of wealth and not too scrupulous about its use. He chafes for continued power. He is not above wearing any new cloak that opportunism may offer » (cité par Kaplan et Dubro). Les charges de son inculpation officielle sont les suivantes : « … perpetrating ‘Crimes againts peace, namely participation in a conspiracy for the preparation of aggressive war » (SCAP, Dossier Sasakawa Ryôichi, case file 185, 185-43, p. 1, RG331, M1482). Sur cette libération, voici qu’écrit le journal Le Monde : « Comme Kodama ou comme Kishi (…), Sasakawa profita du revirement de la politique de Washington : la défaite prévisible du Kuomintang en Chine, le début de la guerre froide, l’agitation sociale nippone inquiétaient les Etats-Unis. Et ces trois hommes étaient tout désignés pour reconstituer des réseaux appelés à être des ferments de l’anti-communisme : à la demande de Willoughby, chef des services de renseignement de Mc Arthur, ils furent "lavés" » (Le Monde, 20 juillet 1995) (cf. infra pour le contexte, à propos de Kodama Yoshio). L’historien américain John Dower commente ainsi la libération « surprise » de Sasakawa Ryôichi, de Kodama Yoshio et de Kishi Nobusuke (cf. infra), ce « bureaucrate brillant et dénué de scrupule, futur Premier ministre, tsar économique du Manchukuo qui était accusé, entre autres choses, d’avoir enrôlé en esclavage des milliers de Chinois dans du travail forcé » : « Les gens ordinaires peu au fait des subtilités du droit international seront excusés de ne pas comprendre exactement où la justice s’arrête et où les caprices politiques commencent »(cf. Dower, p. 454). Pour Kamata Satoshi, « Sasakawa rentra chez lui avec la bénédiction de l’armée d’occupation qui l’intronisa comme kuromaku [faiseur de roi] via une extrême droite précieuse et, avec son voisin de cellule Kishi Nobusuke de même catégorie, l’après-guerre pouvait tranquillement se tourner vers les chemins de la Haute Croissance » (cf. Kamata, p. 96). Le 13 octobre 1950 est annulée la purge qui concerne plus de dix mille personnes, dont Ishii Mitsujirô (1889-1981) qui deviendra ministre à plusieurs reprises à partir de 1953. Le 8 novembre de la même année est relâché Shigemitsu Mamoru (1877-1957), arrêté comme criminel de guerre de rang A, vieux briscard qui a servi aux ministère des Affaires étrangères durant toute la guerre et qui trouve ensuite une place comme… ministre des Affaires étrangères, au sein du cabinet Hatoyama (décembre 1954-décembre 1956). Le 10 novembre, la purge envisagée pour 3 250 anciens gradés est annulée. En 1951 se poursuivent des mesures du même type concernant de futurs ténors politiques (Ishibashi Tanzan, Miki Bukichi, Hatoyama Ichirô). Entre-temps, les élections d’avril 1946 ont jeté les bases politiques sinon idéologiques du Japon actuel. Le scrutin est voulu « libre » (free) par l’occupant allié qui tente d’expurger les dirigeants sortants par le décret du 4 janvier 1946. Mais les anciens partis se reconstituent sous d’autres noms, ou gardent même l’ancien comme le Parti progressiste du Japon (Nippon Shinpotô). Leurs leaders sont réélus. De nombreux députés proviennent de la Chambre de 1942 constituée en pleine Guerre du Pacifique. La nouvelle Chambre de 1946 reste donc largement dans la continuité spirituelle et sociale du Japon impérial. D’ailleurs, sur 466 sièges, le Parti communiste du Japon (Nihon Kyôsantô), autorisé pour la première fois, n’en décroche que trois. La très grande majorité des hommes qui prennent les commandes de l’État japonais après 1945 ont donc exercé des responsabilités importantes pendant le régime militariste (cf. fig. infra après la bibliographie). Hatoyama Ichirô (1883-1959), cadre du ministère de l’Éducation et ministre (1931-1934), s’occupant alors de la purge des enseignants non idéologiquement conformes, est réélu en avril 1946 sous la nouvelle étiquette du Parti libéral (Nippon Jiyûtô). Il sera ensuite nommé trois fois Premier ministre (1954-56). Son compère Miki Bukichi (1884-1956) devient un ténor du même parti et de son prolongement au sein du PLD. Les appartenances et les dénominations politiques vont singulièrement virevolter par la suite. Hatoyama Ichirô, par exemple, rejoint le Parti démocrate (Nihon Minshûtô) en 1954. Il y retrouve Kishi Nobusuke (1896-1987), ténor du Manchukuo, membre du national-socialisant Parti socialiste des masses (Nippon Taishû-tô), élu en 1942, emprisonné comme criminel de guerre de rang A (la plus haute catégorie), libéré en 1948 (cf. supra), et qui deviendra Premier ministre (1957-1960). Quant au vieux rival de Hatoyama Ichirô, Yoshida Shigeru (1878-1967), diplomate dans les anciennes colonies japonaises et responsable de la mise au pas des syndicats sous le régime militaire, il reste au sein du Parti libéral, avant de devenir cinq fois Premier ministre (1947, 1948, 1949-1952, 1952-1953). Tous se retrouvent dans le grand Parti Libéral-démocrate (Jimintô) qui réunit en 1955 la plupart des courants conservateurs. Ce rappel de quelques figures politiques du milieu du XXe siècle est le bienvenu au regard du propos tenu en 2006 par Abe Shinzô, alors Premier ministre, se revendiquant porteur d’un « gêne politique ». Ses ascendants ne sont rien moins, en effet, que Kishi Nobusuke et Yoshida Shigaru, sans parler d’autres figures considérables. Asô Tarô, nommé Premier ministre à l’automne 2008, a également pour ascendant Yoshida Shigeru. Les liens familiaux viennent donc recouper les héritages politiques. Sur les seize Premiers ministres qui se sont succédés au Japon pendant 42 ans après la guerre jusqu’aux gouvernements Nakasone, seul deux (Tanaka Kakuei et Suzuki Zenkô) n’avaient pas d’activité politique avant 1945. Tous les faiseurs de roi du PLD ont été politiquement très impliqués avant la défaite.

Kodama, Sasakawa, les yakuza et les États-Unis

Les services de renseignement de l’armée d’occupation, le G-2, dirigé au Japon par le général Charles Willoughby (1892-1972), et futur responsable de la CIA, établissent un portrait de Kodama Yoshio particulièrement perspicace : « Kodama est un homme doublement dangereux. Son long et fanatique engagement dans les activités ultra-nationalistes marquées par la violence et son influence sur la jeunesse font de lui un homme qui libéré représenterait certainement une grave menace. En outre, selon toutes probabilités, son étroite coopération à l’effort de guerre japonais, lui a fait acquérir une grande fortune qui lui permettrait de financer n’importe quelle activité. Il pourrait donc devenir l’un des plus grands artisans de la reconstruction du Japon » (cf. Anderson 1986). Libéré en même temps que son ami Sasakawa Ryôichi, Kodama Yoshio reste après la guerre un ultranationaliste, multimillionnaire, tout en devenant, grâce à sa fortune et à son réseau de relations, l’un des parrains du Jimintô (Parti Libéral-démocrate, PLD). Dès sa libération, il reprend pied dans le trafic de drogue en Asie et en Chine, aux côtés de Chiang Kaishek (cf. McCoy 1999). Il devient un éminent parrain yakuza, responsable de la résurrection de la pègre après-guerre. Il a pour principal lieutenant le Coréen Machii Hisayuki (1923-2002), connu sous le surnom de "Tigre de Ginza", qui dirige le gang de la Tôsei-kai créé en 1948 et qui rassemble jusqu’à 1500 membres au début des années 1960. Machii Hisayuki opère aussi avec "l’agence Cannon", sorte de version militaire américaine du syndicat du crime chargé de tabasser tous les gêneurs pendant l’occupation américaine (cf. Seagrave 2002, p. 213 ; Kaplan et Dubro). Kodama Yoshio aurait gardé treize milliards de dollars pour son usage personnel sur le butin amassé pendant la guerre (cf. Seagrave 2002, p. 209). Sa libération de la prison de Sugamo en 1948 en même temps que Sasakawa aurait été obtenue à l’issue d’un accord avec le général Charles Willoughby. Par cet accord, il accepte de payer cent millions de dollars aux services secrets américains (un milliard de dollars en termes actuels) (cf. Seagrave 2002, p. 210). Cet argent, qui aurait été déposé sur l’un des comptes secrets gérés par la station CIA de l’ambassade américaine, l’aurait exonéré de toutes poursuites ultérieures pour crimes de guerre. Principal artisan de cette alliance entre les yakuza et la diplomatie secrète des États-Unis, Charles Willoughby est un officier d’origine prussienne (son vrai nom est Adolf Tscheppe-Weidenbach) qui a servi aux Philippines. Il a de nombreux points communs avec les ultra-nationalistes japonais. Fasciste notoire, il a établi à Manille des contacts étroits avec les phalangistes espagnols. Après la guerre, il deviendra l’un des conseillers du général Franco, soutiendra, aux États-Unis, la campagne anticommuniste de Joseph MacArthur, se liera avec des personnalités d’extrême-droite - Haroldson Hurt, John Rousselot, Billy James Hargis - et collaborera au journal The American Mercury. De 1946 à 1948, il organise à Sugamo le recrutement d’hommes chargés de lutter activement contre le communisme. Dans le contexte de l’après-guerre, les services secrets états-uniens choisissent donc de collaborer avec les nationalistes responsables de l’agression japonaise. Willoughby engage le général Seizo Arisue, ancien chef du renseignement de l’état-major, Kishi Nobusuke, Kodama Yoshio et Sasakawa Ryôichi. Le G-2 veut que Kodama réactive ses réseaux au Japon afin de lutter contre les syndicats de gauche et en Mandchourie pour monter des opérations d’espionnage. En 1949, les services secrets lui demande de casser les syndicats des mines de charbon. Les briseurs de grèves dirigés par Kodama échouent face à des mineurs résolus. Le G-2 le sollicite ensuite pour une opération en Chine consistant à envoyer un navire-espion déguisé en navire marchand à Shanghai. Les Chinois, méfiants, interceptent le navire. Malgré ces deux premiers échecs, le G-2 lui confie une nouvelle mission. Kodama reçoit 150 000 dollars pour acheminer une cargaison de tungstène d’origine chinoise. Il échoue à nouveau. Kodama aura plus de chance en politique. Dès 1954, Kodama Yoshio prépare la création du grand parti conservateur. Il est l’un des grands artisans de l’élection de Hatayoma Ichirô qui devient Premier ministre en 1954 (cf. supra). Parallèlement, il maintient les contacts avec ses amis yakuza, notamment Machii Hisayuki qui contrôle les boîtes de nuit de Ginza et ses alliés ultra-nationalistes dont Akao Bin. En 1955, le Parti démocrate libéral, fruit d’une fusion dont le principal artisan n’est autre que Kishi Nobusuke, est créé en grande partie grâce à l’argent de criminels de guerre recrutés par le G-2. Le général Willoughby est également chargé d’écrire une histoire conforme au contexte de la guerre froide. S’appuyant sur Kodama Yoshio et le colonel fanatique Tsuji Masanobu (1902-1968), il fait publier The Japanese Monographs et Japanese Studies in World War Two qui offrent une vision partielle des événements de la guerre et de l’immédiat après-guerre. Willoughby convainc même Kodama de rédiger un mémoire adhoc, dont la traduction anglaise I was defeated est publiée en 1951 par une entreprise de la CIA appelée Asian Publications (qui édite l’année suivante le mémoire de Tsuji Masanobu). « Le but de ces mémoires était de disculper les hommes politiques susceptibles de faire, après la guerre, de belles carrières au Japon. Le mémoire de Kodama faisait porter la responsabilité du conflit sur les seules épaules des officiers supérieurs de l’armée et de la marine dont la plupart étaient décédés, et qu’il dépeignait comme des monstres assoiffés de sang. Tous les autres n’étaient que des pions manipulés, y compris lui, bien entendu » (cf. Seagrave 2002, p. 218). Kodama Yoshio se paie en effet de luxe de s’exonérer de toute responsabilité et d’écrire : « Je suis extrêmement inquiet de voir que les forces conservatrices japonaises - fer de lance de l’anticommunisme - ont été sévèrement purgées de prétendus collaborateurs. Le parti communiste ne pouvait pas rêver mieux […] L’objectif premier des forces d’occupation aurait dû être l’élimination de ceux qui ont collaboré à la poursuite de la guerre d’agression » (I was defeated, p. 203). Pour un contre-amiral opérationnel pendant la guerre, cette déclaration vaut son pesant de cynisme. Dans la foulée, Kodama travaille pour les services secrets américains, comme l’affirment plusieurs auteurs. L’historien Chalmers Johnson en fait même, de 1948 à sa mort en 1984, « le principal agent de la CIA au Japon » (Johnson 1995). Il est quasi certain que les fonds rescapés du Kodama Kikan ont échu au Parti Libéral (Jiyû-tô), futur pilier de l’actuel Jimintô. « On dit que les sommes d’argent amassées par son organisation ont aidé Kodama à devenir un kuromaku du monde politico-financier après la guerre, mais je ne le pense pas » déclare cependant Sasakawa Ryôichi dans l’un de ses livres (Tous les humains sont des frères). Dans un autre livre, il affirme néanmoins que « au moment où Kodama est entré en prison, il a confié ses fonds à Tsuji Karoku, et Tsuji les a utilisés pour le Jiyûtô » ("Ningen Sasakawa Ryôichi", L’homme Sasakawa Ryôichi) (cf. Kamata, p. 186). Ce Tsuji Karoku, homme d’affaires et yakuza, est connu pour avoir été un kuromaku du Jimintô. La reversion des fonds Kodama et du butin du Lys d’Or qui mêle plusieurs personnages, dont Kodama et Sasakawa, constitue l’un des grands coups politico-financiers de l’après-guerre au Japon. L’opération est permise par le changement d’attitude des dirigeants américains qui, au début de la guerre froide et au moment de la guerre de Corée (1950-1953), misent sur le Japon comme bastion de leur lutte anti-communiste en Asie. L’épuration des ultras est stoppée (cf. supra), certains - comme Kodama ou Sasakawa - sont recyclés, Kishi Nobusuke est propulsé à la tête du PLD, créé en 1955, et il devient Premier ministre en 1956 (cf. Schaller 1995). L’opération est bénéfique aux deux parties : les États-Unis favorisent la création du PLD, lequel blanchit le butin de guerre dont les ultras ne voulaient pas qu’il soit confisqué par l’occupant américain, le PLD se place résolument à la tête du combat anti-communiste au Japon encouragé par les Etats-Unis, et les deux pays signent le fameux Traité de sécurité (mai 1960) promu par Kishi du côté japonais. Par la suite, les fonds du PLD vont en retour soutenir certains dirigeants américains et leur élection (Nixon, Reagan…) (cf. Seagrave 2002). L’un des aspects les plus habiles de cette affaire réside dans le fait que l’article 14 du traité de paix entre les États-Unis et le Japon, dit traité de San Francisco (1951-1952), stipule que les particuliers ne peuvent prétendre à des réparations de guerre de la part du Japon. Des victimes hollandaises et des anglaises protesteront, leurs gouvernements aussi, mais en vain. Des victimes américaines porteront même l’affaire devant la justice américaine, mais en vain également. Sur ce point précis, l’attitude du gouvernement américain ne bouge pas d’un iota. Ceux qui ont été dépouillés par l’opération Lys d’Or en sont réduits à pleurer leur sort. Les Seagrave ne manquent pas d’opposer cette situation à celle des pillages nazis qui sont peu à peu récupérés par leurs victimes (cf. Seagrave 2002). Quant au Japon, le problème n’est pas seulement celui d’un « effaçage » de l’histoire propice à toutes les amnésies mais également un sujet brûlant d’actualité. En effet, à l’occasion des différents litiges qui opposent encore l’Etat japonais aux victimes rescapées de la guerre ou de la colonisation, les dirigeants japonais, fort du droit international ainsi tracé en leur faveur, répondent invariablement que la question a été réglée à l’occasion de San Francisco et des traités afférents (avec la Corée, etc.). Ce fut à nouveau le cas lors de la récente question des femmes dites de réconfort. Si cela n’empêche pas le gouvernement japonais de tenter des règlements parallèles à l’amiable, le côté non-officiel de la chose se conjugue amèrement à la propension d’oublier une partie de l’histoire. Le nœud de ces manœuvres se trouve dans les mains de Kodama Yoshio puisque celui-ci s’entretient en privé avec John Foster Dulles (1888-1959), le rédacteur étatsunien du Traité de San Francisco, pour en discuter … des termes. Kodama n’est pas le seul à être consulté sur cette question, mais sa présence est pour le moins révélatrice de son rôle et de son importance. En 1949, il avait déjà accompagné Dulles à Seoul, en compagnie du yakuza coréen Machii Hisayuki (cf. infra), lors d’un séjour demeuré mystérieux (cf. Halloran 1974). On comprend pourquoi Sasakawa Ryôichi déclarera en 1982 : « J’ai toujours admiré le général MacArthur et les nonnes choses qu’il a accompli au Japon et pour le Japon » (cf. Baerwald 1995).

Toujours avec l’extrême droite et les yakuza après la guerre

Le séjour en prison de Sasakawa Ryôichi et de Kodama Yoshio, causé par l’ancien ennemi américain devenu occupant, et leur libération « blanchissante » vont paradoxalement les relancer. Car ils en tirent gloire et profit : « Les deux, Sasakawa Ryôichi et Kodama Yoshio, les deux parrains de l’extrême droite qui ont été relâchés après la pendaison de Tôjô et des six autres compagnons accusés, donnèrent l’impression de passer directement de la porte de la prison à celle de leur agent littéraire pour capitaliser leur statut de célébrité que leur emprisonnement leur a conféré. D’où la publication de leurs souvenirs…”, ceux de Sasakawa (mai 1949, cf. supra) et de Kodama (La porte du destin, Unmei no mon, octobre 1950) (cf. John Dower, p. 511). Après la guerre, Sasakawa Ryôichi conserve ses idées et ses activités d’extrême droite. D’après l’historien Kisaka Jun’ichirô, c’est, aux côtés de Yasuoka Masahiro (1898-1983), Kodama Yoshio et Akao Bin (1899-1990), l’un des plus actifs dans le redémarrage de ce mouvement à partir de 1952, lorsque la donne politique change avec la guerre de Corée. « However, from about the time of the Korean War, when the question of rearmament of Japan and other measures that ran counter to Occupation policy arose, the right wing regained some of its previous vigor. The end of the general purge of right-wing leaders from public office in 1951 served to further this trend. Because the postwar right-wing movement developed under the powerful influence of America’s cold war policy, its ideological emphasis, in contrast to its prewar stand, was pro-American as well as anti-Soviet and anticommunist » (cf. Awaya 1983). Sasakawa Ryôichi devient membre du comité dirigeant de l’association d’extrême-droite Zen Nippon Aikokusha Dantai Kaigi (abrégée en Zen Aikaigi). Liée aux Yakuza (notamment les groupes maffieux Nippon Kokusui-kai, Matsuba-kai, Gujin-tô), cette association est fondée à la fin des années 1950 et compte, selon elle, 150 000 personnes et 440 groupes. « En fait, la supériorité numérique des yakuza était telle au sein du Zen Aikaigi que certains observateurs l’appelaient Yakuza kaigi » (cf. Kaplan et Dubro 2002). Comme régulièrement, des divergences entre les divers courants d’extrême droite ont agité cette organisation. Zen Aikaigi a pour principale revendication politique l’abolition de l’article 9 pacifiste de la Constitution japonaise. Fidèle à la tactique lancée par la Société de l’Océan noir de Toyama Mitsuru, « elle extorque de l’argent à beaucoup de grandes entreprises. Les derniers numéros du journal édité par ce groupe (Kaibyaku, ce qui signifie "fondation" ou "commencement") sont illustrés par d’impressionnantes pages de publicité. Toutes les grandes banques (…) et sociétés y sont représentées » (cf. Kaplan et Dubro 2002, p. 194). La période du gouvernement Kishi (1957-1960) est un moment faste pour la réintégration des ultras d’avant 1945 et le redéploiement des yakuza. C’est dans ce contexte qu’est publiquement assassiné, par un jeune militant d’extrême droite, Asanuma Inejirô (1898-1960), le secrétaire général du parti socialiste japonais, le 12 octobre 1960 lors d’un meeting retransmis par la télévision. Akao Bin, qui se surnomme lui-même le "Hitler du Japon", est "mêlé de près" à cet assassinat (cf. Kaplan et Dubro 2002, p. 129). Yamaguchi Otoya, l’assassin d’Asanuma, est membre du Parti patriotique du Grand Japon (Dai Nippon aikoku-tô), le parti d’Akao Bin. En 1960, alors que les mouvements de gauche tentent de s’opposer à la ratification d’un nouveau traité de sécurité autorisant les États-Unis à installer des armes nucléaires sur le territoire japonais, Kishi fait appel à Kodama pour casser le Conseil du peuple contre la révision du traité de sécurité (l’Ampô). Malgré l’opposition, Kishi ratifie de force le traité en interdisant l’accès du Parlement aux socialistes. Mais la partie n’est pas finie. Il reste à accueillir dignement, « sans perdre la face », le Président Eisenhower. Pour cela Kishi envisage d’engager des yakuza afin de briser l’Ampô. Kodama Yoshio organise cette participation de la pègre en rassemblant pour la première fois les principaux parrains de Tokyo : Inagawa Kakuji, chef du Kinsui-kai, Sekigami, Yoshimitsu, patron du Kinsui-kai, et Ozu Kinokuse. Leur mission consiste à combattre, au côté de vétérans de la Seconde Guerre mondiale, les militants de l’Ampô. Les yakuza et les ultra-nationalistes transforment les manifestations en batailles rangées (cf. Denis Boneau 2004). Le 15 juin 1960, des étudiants de l’Ampô se réunissent devant le Parlement ; la charge des troupes de choc fait plusieurs dizaines de blessés et une étudiante est tuée. Nobusuke Kishi est contraint de démissionner et la visite d’Eisenhower est annulée. Mais, à la grande satisfaction des faucons états-uniens, le traité de sécurité n’est pas remis en question par son successeur. Cet échec met momentanément Kishi sur la touche, mais il permet à Kodama d’accroître son emprise sur les gangs. En 1963, Kodama tente de rassembler tous les gangs dans un groupe politique unique, le Kantô-kai, dont l’objectif officiel est la lutte contre le communisme. Malgré l’habilité du parrain, son projet se heurte à l’hostilité de Taoka Kazuo (1913-1981), le chef du gang d’Ôsaka. La fédération, dirigée par Inagawa Kakuji, comprend finalement sept gangs et ne dépasse pas les limites de Tokyo. Rapidement, les conflits entre les gangs provoquent l’éclatement de l’alliance. Le Kantô-kai est dissout en 1965. Le Tôsei-kai de Machii Hisayuki est également démantelée la même année, mais elle est aussitôt remplacée par deux organisations légales, le Syndicat des entreprises de l’amitié de l’Asie orientale (Tôa yûai jigyô kumiai), connue sous l’abbréviation de Tôa-kai, et la Compagnie globale d’Asie orientale (Tôa sôgô kigyô), toutes les deux chapeautées par Kodama. Ces changements ne réduisent pas la considérable influence de celui-ci sur la pègre japonaise. Il arbitre souvent, avec son ami Sasakawa, les guerres des gangs (cf. Denis Boneau 2004).

L’anti-communisme de choc et la secte Moon

Sasakawa Ryôichi s’efforce alors de consolider sa base économique. En 1962, il fonde l’organisation des courses de hors-bord (cf. infra). Puis il fonde la Zenkoku Kinrôsha Dômei ("Ligue nationale des cols blancs"), l’organisation qui prend le relais de son ancien parti. Il est également membre fondateur aux débuts des années 1960 de la Ligue anti-communiste des peuples d’Asie aux côtés de Kodama Yoshio, Chiang Kaishek et Syngman Rhee. Il devient l’ami de l’ancien président philippin Ferdinand Marcos. Il est également président de la Kokusai Shôkyo Rengô (Fédération Internationale pour l’Elimination du communisme). [Toutes les informations de ce paragraphe et les activités afférentes de Sasakawa Ryôichi sont absentes de la chronologie présentée par son hagiographe, Satô Seisaburô, cf. bibliographie]. Dès son élection à la présidence des Philippines en 1965, Ferdinand Marcos entre en contact avec Sasakawa Ryôichi. Il avait en effet appris l’existence du fabuleux trésor de guerre (le "Lys d’or"), accumulé par les Japonais pendant le conflit mondial et pour partie caché dans les îles philippines juste avant la défaite. Il sait que Sasakawa en connaît les caches via Kodama Yoshio (cf. infra). Pour Sterling et Peggy Seagrave, la fortune de Sasakawa « venait en réalité de contrats passés entre les présidents Sukarno et Marcos pour le partage du butin de guerre nippon. Sasakawa affirmait avoir été un proche de Marcos bien avant que ce dernier eût accédé à la présidence. Il lui fit connaître plusieurs sites du Lys d’or, y compris celui du croiseur Nachi coulé dans la baie de Manille. En retour, il obtint l’autorisation de faire édifier des cimetières et des monuments aux morts sur des terrains qui, comme par hasard, étaient ceux du Lys d’or », … où il pouvait donc faire retourner la terre en toute tranquillité pour retrouver des parts du butin (cf. Seagrave, p. 277-278). Il semblerait que la coopération entre Sasakawa et Marcos n’ait pas été totale, d’où le recours du second à d’autres partenaires (ib. p. 287). En 1966, la Ligue anti-communiste des peuples d’Asie, toujours avec Sasakawa Ryôichi, fusionne avec le Bloc anti-bolchévique des nations pour former la Ligue anti-communiste mondiale, (LACM, ou WACL dans l’acronyme anglais, World Anti-Communiste League), dirigée par le général américain John Singlaub (né en 1921), plus tard impliqué dans le scandale Iran-Contra. On retrouve également John Singlaub dans l’affaire de la récupération du butin de guerre nippon aux côtés du général Robert Schweitzer, conseiller du président Reagan. La société de Singlaub spécialisée dans la chasse aux trésors, la Nippon Star, est reliée à une autre société, L’Enterprise, financée par la John Birch Society, la secte Moon et plusieurs conservateurs américains (cf. Seagrave, p. 328-329). D’après Sara Diamond, la Ligue anti-communiste mondiale constituait un réseau international d’anciens criminels nazis, de chefs des escadrons de la mort latino-américains, d’anti-sémites américains et de fascistes divers. D’après, Geoffrey Stewart-Smith (1933-2004), homme politique britannique qui en était membre, la Ligue anti-communiste mondiale est « une vaste collection de nazis, de fascistes, d’anti-sémites, de faussaires, de racistes vicieux et de corrupteurs ». Son état-major était installé dans les locaux du Moon’s Freedom Center aux États-Unis. En 1963, Sasakawa Ryôichi devient conseiller de la branche japonaise de l’Église de l’Unification de Sun Myung Moon, Genri Undô, dirigée au Japon par Kuboki Osami, et plus connue sous le nom de « Secte Moon ». Ce Kuboki Osami, également connu sous le pseudonyme de « Henri », est un ami de Sasakawa Ryôichi (cf. Boyer 1986, p. 135, 159, 250-255, 257, 389, 392). C’est alors un leader de la Risshô Kôseikai, une secte bouddhiste qui concerne également un autre personnage que l’on retrouvera impliqué dans une affaire de corruption avec le clan Sasakawa, Akashi Yasushi (cf. infra). D’après plusieurs auteurs américains, dont Pat Choate, l’essentiel des fonds de Moon proviennent du Japon, et notamment de Sasakawa Ryôichi (Choate 1990). En 1964, la Ligue anti-communiste des peuples d’Asie (cf. supra) participe également à la fondation du Moon’s Freedom Center aux États-Unis. En 1967, Sasakawa Ryôichi invite l’Église de l’Unification à utiliser son centre de course de hors-bord situé dans le département de Yamanashi pour le premier meeting de la secte au Japon. Sasakawa Ryôichi est co-fondateur en 1969 avec Moon Sun Yung, leader de la secte Moon, de la Freedom Leadership Foundation (FLF), lobby qui soutient l’intervention américaine au Viêt-nam. C’est aussi le président de IFFVOC (International Federation for Victory Over Communism) (Kokusai Shôkyô Rengô), organisation créée en 1968 qui devient l’un des bailleurs de fonds pour l’Eglise de l’Unification de Moon. « Une grande partie de l’argent de Moon vient du Japon. Depuis près de vingt ans, il y a des rapports sérieux relatant que l’un des plus importants financiers et conseillers de Moon est Sasakawa Ryôichi » (www.weberman.com/monicaA.htm). Kishi Nobusuke a rencontré Moon Sun Myung en 1973 et Kuboki Osami en 1975. Le terrain où la secte Moon a installé son quartier général à Tôkyô lui appartenait. Impressionné par la FVOC, Kishi déclare en 1970 que « si tous les jeunes étaient comme les membres de Shôkyô Rengô, le futur du Japon serait brillant » (cf. Marshall et Toyama 1994). En 1978, interpellé à la Diète par un député communiste sur ses liens avec l’Eglise de l’Unification, le Premier ministre Fukuda Takeo, héritier direct de la faction Kishi, répond : « Le révérend Moon est un homme remarquable et sa philosophie rejoint la mienne, en particulier en ce qu’elle a trait à la coopération et à l’unité ». Quant à Kodama Yoshio, il soutient politiquement et financièrement la secte Moon. Preuve de l’influence politique considérable de Moon, celui-ci bénéficie d’une permission spéciale pour entrer au Japon en 1992, une exemption à la loi japonaise qui interdit à tout étranger d’y entrer après avoir été emprisonné un an (cf. Samuels 2001). Abe Shintarô (1924-1991), ministre des Affaires étrangères (1982-1986), héritier de la faction Fukuda et petit-fils de Kishi Nobusuke, bénéficie des fonds de la secte Moon lors de ses campagnes électorales. Son fils, Abe Shinzô, Premier ministre de 2006 à 2007, est également très proche de la secte Moon. Ce n’est probablement pas un hasard si son slogan politique favori, « Vers un beau pays » (utsukushii kuni he), dont il a fait un livre, est le même que le titre de l’ouvrage rédigé par Kuboki Osami, Un beau pays, la mission du Japon (Utsukushii kuni, Nihon no shimei). D’après Itô Takuya, cette proximité d’Abe Shinzô avec la secte Moon expliquer certains aspects, apparemment curieux, de sa politique envers la Corée du Nord (cf. Itô 2007). Faisant foin de son tropisme anti-communiste initial, la Secte Moon encouragerait rapprochements et mansuétudes avec la Corée du Nord, notamment depuis la rencontre en 1991 entre Moon Sung Myung et le dirigeant nord-coréen Kim Il Sung.

L’affaire Lockheed (1976) L’affaire Lockheed révèle en 1976 les liens unissant Kodama et la CIA, ainsi que toute une chaîne d’agents au passé militariste comme Genda Minoru ou Osano Kenji. Tout commence en 1957 quand John Kenneth Hull, représentant de la firme Lockheed, s’installe au Japon avec pour objectif de vendre à l’armée le chasseur Startfighter. Dans un premier temps, il contacte Fukuda Tarô, un ami personnel de Kodama (les deux hommes se sont rencontrés en Mandchourie). En 1958, Kodama passe un accord avec Lockheed ; son rôle consiste à faire jouer ses relations pour que l’Agence nationale de la défense nipponne choisisse le chasseur Startfighter plutôt que le Grumman F-11F. Il prend appui sur deux principaux alliés : Kishi Nobusuke, alors Premier ministre, et Ôno Bamboku, vice-président du Parti libéral démocrate. L’opération est un succès. Au total, Lockheed parvient à vendre 230 Startfighters (cf. Denis Boneau 2004). La firme fait à nouveau appel à Kodama pour vendre son nouvel appareil de transport civil, le TriStar L-1011. Pour cela, il sollicite son ami Osano Kenji, un proche du ministre du Commerce international et de l’Industrie, le futur Premier ministre Kakuei Tanaka. Également ami de Sasakawa Ryôichi, cet Osano Kenji, ancien militaire et militariste, dirigeant de l’entreprise Kokusai Kôgyô, est l’un des hommes les plus riches du Japon grâce, notamment, à ses vastes possessions détenues à Hawaii. Il est « confondu pour faux serment dans l’affaire de corruption Lockheed et très engagé dans le "monde obscur" de la politique japonaise » (Kaplan et Dubro 2002, p. 598). Kodama Yoshio obtient aussi de Sasakawa le silence des associations de riverains. Quand Tanaka accède au poste de Premier ministre, il accepte le marché proposé par Lockheed qui vend ainsi plusieurs dizaines de TriStar. Pour l’ensemble de ces services, Kodama reçoit plus de trois millions de dollars. D’autres ventes lui rapportent neuf millions de dollars. Cette affaire de corruption met en lumière les activités de la CIA au Japon. En effet, l’acheminement secret des fonds a été confié à des spécialistes du courtage monétaire employés par la CIA. La firme new-yorkaise Deak and company, fondée avant la Seconde Guerre mondiale par Nicholas Deak, un émigré hongrois recruté par l’Office of Strategic Service (OSS), a assuré le transfert « discret » des capitaux de la Suisse au Japon. Rien d’étonnant au fait qu’Henry A. Kissinger, au moment où le scandale Lockheed éclate, déclare que la divulgation de tous les éléments relatifs à l’affaire porterait préjudice à la sécurité nationale états-unienne. Le scandale éclate en 1976 entraînant la démission de Tanaka. Sasakawa Ryôichi défend Kodama Yoshio lors de son implication et de son inculpation dans le scandale Lockheed en 1976. Il lui a déjà prêté main-forte lorsque Kodama, devenu actionnaire minoritaire pivot au sein de la compagnie aérienne ANA (All Nippon Airways), s’efforçait de décrocher le marché des avions Tristar proposés par la compagnie aérienne Lockheed dont il tirait de confortables subsides : « … Kodama demanda à son ancien compagnon de cellule d’étouffer, en faveur de Lockheed, les protestations de certains riverains de l’aéroport d’Itami, à Ôsaka, déjà jugé trop bruyant, contre sa desserte par le Tristar. Entre cent autres titres, Sasakawa était président de l’Association pour la prévention des nuisances aériennes et, bien que nuls honoraires n’aient été déclarés pour cette intervention, il veilla à ce que le TriStar ne soulève aucune objection de la part des responsables des contrôles de bruit de l’aéroport ” (cf. Kaplan et Dubro 2002, p. 172). En 1977, Kodama « perd la face ». Pour la première fois depuis 1934, il doit s’expliquer devant la justice japonaise. Lui, son secrétaire Tachikawa Norio et Osano Kenji sont inculpés de corruption dans l’achat du TriStar (Iwao et Herzog 1993, p. 170-171). Kodama est accusé de fraude fiscale et de violation de la loi sur le commerce international, ainsi que d’extorsion pour une autre affaire. Osano est accusé de parjure, pour avoir nié devant la Diète toute connexion dans l’affaire Lockheed. Il aurait également utilisé en 1973 de l’argent versé par Kodama grâce à Lockheed pour réduire les dettes de jeu à Las Vegas d’un parlementaire japonais, Hamada Kôichi, lié aux Yakuza de l’Inagawa-kai. Kodama et Osano étant malades, le procès traîne en longueur, même pour les normes japonaises. En 1984, Tachikawa est condamné à quatre mois de travaux forcés et deux ans de sursis. Osano Kenji est condamné conformément à son chef d’inculpation à un an de travail forcé, mais fait appel le 27 avril 1984. La Cour suprême de Tôkyô réduit sa peine, Osano fait à nouveau appel, mais il meurt le 26 octobre 1986, avant que la Court ne rejette son appel le 12 novembre 1986. La chute de Kodama est totale. Il est victime d’une série d’attaques et se réfugie dans sa résidence privée pour se reposer à l’abri des media qui font de l’affaire Lockheed le symbole de la corruption des élites politiques du Japon. L’un de ses admirateurs, Maeno, tente de l’assassiner en s’écrasant sur la demeure de Kodama à Tokyo. Le parrain déchu survit à l’attentat kamikaze. Il mourra dans son lit, le 17 janvier 1984.

Un réseau d’influence politique

Sasakawa Ryôichi souligne publiquement être l’ami de Taoka Kazuo (1913-1981), chef incontesté du gang Yamaguchi-gumi jusqu’à sa mort en 1981 et connu au Japon comme le « parrain des parrains ». « Conseiller et bailleur de fonds permanent des droites japonaises, il [Sasakawa Ryôichi] se targuait en 1970 de l’allégeance à sa personne de quelque huit millions de Japonais » (cf. Kaplan et Dubro 2002, p. 132). Sasakawa Ryôichi compte comme Kuromaku (homme de l’ombre et d’influence) au sein du monde maffieux, de l’extrême-droite sinon au sein même du Jimintô à travers les tendances droitières de celui-ci. Il est ainsi membre de la Société de l’Orage d’été (Seiran-kai). Nationaliste, celle-ci regroupe les parlementaires droitiers, compte le chef de bande coréen Machii Hisayuki ainsi que le protégé de Kodama Yoshio, le député PLD Hamada Kôichi lié aux Yakuza de l’Inagawa-kai. Sasakawa Ryôichi est l’ami de Kishi Nobusuke qu’il a connu lors de son emprisonnement à Sugamo et qui devient Premier ministre (1957-1960) (cf. supra). Il a également pour allié le député PLD Itoyama Eitarô, l’un de ses neveux, qui siège par ailleurs dans plusieurs entreprises du clan Sasakawa comme l’imprimerie "Naigai Taimusu", "La Fédération nationale de karate du Japon", "La société de promotion poétique (…) du Japon". Itoyama Eitarô fait des affaires au côté de Sasakawa Takashi, le deuxième fils de Ryôichi, et il fut secrétaire de Nakasone Yasuhiro. Après avoir passé vingt ans à la Diète, il s’est retiré de la politique en 1996 non sans déclarer au Washington Post : « Parmi les hommes politiques japonais, je dois le dire, c’est moi qui ai le plus d’influence auprès des yakuza » (Washington Post, 11 avril 1999 ; cf. Kaplan et Dubro 2002, p. 188). En novembre 1973, le vice-ministre des finances Yamamoto Yukio annonce à la Diète que l’entreprise Nippon Fudôsan (L’Immobilière Nippon) a engagé de fortes sommes dans la construction d’un centre touristique dans le département de Fukushima. Or celui-ci n’a jamais été achevé. La presse japonaise révèlera plus tard que les fonds levés pour ce projet par Hoshino Kiyoji ont été acheminés par son ami Kodama Yoshio auprès du dictateur coréen Park Chung Hee, via la Tôa sôgô kigyô (cf. supra) qui est une entreprise dirigée par l’associé de Kodama, Machii Hisayuki (cf. supra), connu pour ses liens étroits avec l’administration Park (The Japan Times, 27 avril 1999). Sasakawa Ryôichi contribue à la chute du Premier ministre Tanaka Kakuei (1918-1993) en 1974. Tanaka Kakuei fait partie de la faction Kishi-Satô mais c’est un personnage un peu atypique, un self made man qui s’est construit en dehors de l’establishment. C’est la première personne à parvenir au poste de Premier ministre sans avoir un diplôme universitaire et sans avoir eu une carrière politique avant la défaite de 1945. Il cherche à prendre le contrôle de la SJSIF. Sasakawa Ryôichi refuse qu’un allié de Tanaka vienne y siéger. Aussitôt après, il fait l’objet d’une enquête de police qui établit des irrégularités financières dans la campagne parlementaire d’Itoyama Eitarô en 1974, le député PLD allié des Sasakawa. Cette enquête, où les observateurs voient la main de Tanaka, aboutit à l’arrestation du frère de Sasakawa Ryôichi. Celui-ci se répand alors dans les medias contre la politique de Tanaka Kakuei. Bien que ces accusations n’ont pas été confirmées, il est probable que ce soit lui qui ait lâché des informations sur la corruption de Tanaka dans l’affaire Lockheed, qui conduit à sa démission en décembre 1974 et à son inculpation dans le scandale Lockheed en 1976 (cf. Ino 1995, p. 91 et infra). À la fin des années 1980, la SJSIF, dirigée par Sasakawa Ryôichi, et future « Fondation Sasakawa » à partir de 1990 (cf. infra), a listé 55 parlementaires qui ont reçu « un soutien pour leur circonscription », dont les ténors du PLD Nakasone Yasuhiro, Hashimoto Ryûtarô et Katô Kôichi (cf. Samuels 2001). Comme connexion politique de Sasakawa Ryôichi, on compte également Akashi Yasushi, ancien ambassadeur du Japon auprès de l’ONU, qui est intimement lié à la puissante secte bouddhiste Sôkagakkai ainsi qu’à la secte Risshô Kôseikai. Fondée en 1938, cette secte d’obédience bouddhiste compte près de six millions d’adeptes d’après l’Annuaire sur les religions de 1999. Elle est proche des conservateurs. Le clan Sasakawa a également participé à « "l’arrosage" de membres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lors de la réélection controversée de son actuel président, Nakajima Hiroshi » (Le Monde, 20 juillet 1995). Il l’avait déjà imposé en 1988, “ ceci en "achetant" les voix des pays africains ” (OVNI, Journal franco-japonais, n° 338, 15/9/1994). Ces deux scandales ont été étouffés malgré deux rapports internes de l’ONU et des protestations au sein de l’OMS. Reconnaissant, Nakajima Hiroshi fait ériger une statue de son bienfaiteur, Sasakawa Ryôichi, dans le hall de l’OMS à Genève. La puissante fondation nippone, principal donateur privé de l’OMS, sait se rendre indispensable : en 1996, elle verse 10 millions de dollars pour un programme d’élimination de la lèpre. En 1999, alors que l’élection d’un lettré égyptien à la tête de l’UNESCO semble être acquise, des représentants africains votent contre leur candidat, assurant l’élection du diplomate japonais, Matsuura Koichirô. Il semblerait que la Fondation Sasakawa ait promis des « dons » en échange des voix des délégués africains. Depuis son élection, et après avoir en partie liquidé l’héritage de son prédécesseur Federico Mayor, Matsuura Koichirô multiplie les initiatives entre l’UNESCO, la Nippon Zaidan et - puisque le siège de l’UNESCO est à Paris - la Fondation franco-japonaise Sasakawa, avec notamment le vice-président de celle-ci Jean-Bernard Ouvrieu, ancien ambassadeur de France au Japon (1994-1998). La Nippon Zaidan est l’un des plus gros donateurs privés de l’UNESCO. Le clan Sasakawa dispose également de l’appui de Saitô Jûro, ancien ministre de la santé, et membre influent de l’actuel Nippon Zaidan.

3. LA POMPE A FINANCE DES COURSES DE HORS-BORD

Dès le début des années 1950, Sasakawa Ryôichi s’active dans le monde des jeux et des paris, où tout est à (re-)construire. Utilisant comme intermédiaire Fukushima Yone, une femme qui était proche de l’empereur Meiji, il convainc un dénommé Tsuboi Gensoku, alors haut fonctionnaire du Ministère des Transports, qui, alors qu’il était collégien à Ôsaka, avait été fasciné par l’exploit de Sasakawa parti voir Mussolini en avion. Tsuboi met dans le coup d’autres fonctionnaires du ministère qui resteront des fidèles de Sasakawa (Imai Sakafumi, Marui Kan, Ômi Kazuo, Ikebe Nitarô, Manabe Shiki…), même après être devenus PDG d’entreprises privées. Le trio Sasakawa-Fukushima-Tsuboi utilise l’influence de Yagi Ichio, un ancien homme d’affaires pendant la guerre (imprimerie, pharmacie…). Yagi Ichio qui était proche du national-socialiste Kita Ikki (1883-1937) est devenu un homme politique influent. Il finit d’ailleurs conseiller du Premier ministre Kishi Nobusuke, lui-même ancien disciple de Kita Ikki, et de son cabinet (1957-1960).

Main-mise sur les courses de hors-bord

Le 14 mars 1951, Yagi Ichio propose à la Diète un projet de loi sur les courses de hors-bord. Son objectif est de redynamiser la construction navale via ce type de course, de redonner une vision maritime, sportive ou ludique, au peuple japonais, d’attirer le tourisme étranger et de renflouer les caisses des collectivités locales. Yagi Ichio trouve le soutien d’un nouvel élu de Nagasaki, Tsubouchi Hachirô, membre de la commission parlementaire sur les transports, mais le projet de loi est malmené par plusieurs amendements et contesté. L’austère leader conservateur Yoshida Shigeru n’aime pas les jeux, l’État et les collectivités locales cherchent chacun leur intérêt, les députés d’opposition critiquent l’ambiance d’amoralisme autour des jeux d’argent. Lors de la dernière séance parlementaire du 3 juin 1951, le projet est repoussé par 95 voix contre 65. Yagi, Tsubouchi et Sasakawa pensent que l’affaire est fichue mais la session est prolongée in extremis pour faire voter une loi sur le développement de Hokkaidô. Reprenant espoir, le trio imagine une solution : selon l’article 59-2 de la Constitution, une loi est adoptée par les députés à la majorité des deux tiers si les sénateurs l’ont eux-mêmes approuvée auparavant. Reste à trouver un sénateur capable de mener l’opération, ce qui est fait en la personne d’un certain Hirokawa qui était en contact avec le PMP avant 1945. Le projet passe au Sénat avec une majorité des deux tiers le 5 juin 1951. Il faut alors le faire adopter par les députés, en gagnant quelques voix qui puissent donner une nouvelle majorité. Un intense lobbying est alors mené. Sasakawa Ryôichi a notamment recours aux services de Maeda Iku, membre de la commission parlementaire des transports, qui est l’homme lige du puissant Ôno Bamboku (1890-1964). Député d’avant-guerre, Ôno Bamboku est devenu secrétaire général du Parti Libéral en 1951. Impliqué dans le scandale de Shôwa Denkô (1948), il est acquitté en 1951 et devient ministre dans le gouvernement Yoshida (1953). Appuyé par Kodama et Kishi, il révèle publiquement ses liens avec la maffia lors d’un rassemblement de yakuza à Kôbe en 1963. La loi sur les courses de hors-bord est finalement adoptée. Grâce à elle, 75 % de tous les paris doivent être retournés aux joueurs, 10 % aux collectivités locales qui organisent les courses, 11,7 % à la JMRA dirigée par Sasakawa et 3 % à la SJSIF, également dirigée par Sasakawa (cf. infra) (cf. Samuels 2001).

Le système Sasakawa des courses de hors-bord

Le clan Sasakawa s’active dans tout le Japon pour créer des sociétés de course de hors-bord en cheville avec des municipalités (Ômura, dont le maire est un ancien du PMP, en avril 1952 ; Ôsaka, fief des Sasakawa, en février 1952 ; Tôkyô en avril 1955…). Parallèlement, est créée l’"Union nationale pour l’association des courses de hors-bord" (Zenkoku môtâbôto kyôsokai rengôkai, ZMKR), avec Yagi Ichio et Sasakawa Ryôichi à sa tête (avril 1953). Un accord est trouvé entre les différents groupes maffieux pour le partage du nouveau territoire qui élimine en particulier la maffia des Coréens installés au Japon. En mai 1955, Sasakawa Ryôichi devient le président de cette Union nationale sous-traitant les courses de bateaux qui se mettent rapidement en place. Les discussions se poursuivent âprement entre les différentes factions et les différents groupes d’intérêt. Le clan Sasakawa a besoin du ministère des transports pour l’obtention de certains marchés et pour assurer la couverture légale, mais sans vouloir pour autant tomber sous sa coupe. Une double parade est trouvée :
- Démarcher les collectivités locales pour leur proposer l’organisation de courses de hors-bord en échange de quoi la société organisatrice nouvellement fondée leur reversera une somme, le reste alimentant les caisses d’une série de sociétés diverses contrôlées par le clan Sasakawa (le père, les fils, les neveux, les anciens membres du PMP…).
- Mobiliser les municipalités acquises contre les prétentions du ministère des transports à vouloir contrôler (et taxer), en criant au loup de la bureaucratisation et la toute-puissance de l’Etat central. Les municipalités qui s’avèrent réticentes au départ sont manœuvrées de différentes façons : pressions sur les élus locaux, chantage à l’emploi, intimidation par les yakuza lors des campagnes électorales, versements de sommes importantes aux fonds de soutien des candidats électoraux. Ce système est notamment rodé dans la ville de Kiryû (département de Gunma) où l’entreprise des courses de bateaux reverse 36 % de son chiffre d’affaires à la commune pour impôt et 40 % à cinq sociétés contrôlées par les Sasakawa, le reste servant à payer les frais ou à financer d’autres organismes (cf. Kamata, p. 113-120). Le clan Sasakawa s’implante ainsi dans de nombreuses villes, contrôlant la majorité des courses de bateaux, qu’il mobilise activement lorsque certains éléments du ministère des transports tentent de contrôler ce qui est entre-temps devenu un véritable pactole. Comme ceux-ci souhaitent en effet une créer une Régie publique, le clan Sasakawa, qui n’en veut pas, active ses relais politiques. Il utilise notamment le député Doi Naosaku, membre de la commission parlementaire des transports, le seul député socialiste qui avait alors soutenu la proposition de loi sur les courses (situé à l’aile droite du parti socialiste, il a entre-temps rejoint le parti démocrate socialiste). Mais, surtout, il dispose de deux soutiens de poids : Kishi Nobusuke, l’ancien compagnon de prison de Ryôichi à Sugamo, ex-premier ministre (1957-1960) encore puissant, et Satô Eisaku, le frère de Kishi, devenu ministre à la tête des… Transports. L’affaire est rondement menée. En octobre 1962 est ainsi créée la "Japan Motorboat Racing Association" (JMRA, Nippon senpaku shinkôkai), juridiquement organisée comme une fondation (zaidan hôjin). Sasakawa Ryôichi en devient immédiatement le président. Cette société assure sa puissance financière. À son origine, on y trouve également Kodama Yoshio (qui dirige la Tôkyô Motorboat Racing Association, laquelle dégage un C.A. de 8 milliards de dollars au début des années 1980 d’après le magazine Forbes du 20 juin 1983), Osano Kenji et Wakasa Tokuji (ce Wakasa a des liens de parenté avec Kishi Nobusuke). La JMRA est indépendante des autorités de tutelle, à savoir le Ministère des transports, ce qui a toujours posé des problèmes de transparence et de fiscalité. Sur les dix membres de son conseil d’administration, les représentants du Ministère ne sont que trois, et en outre ce sont pratiquement des alliés de Sasakawa Ryôichi. Le seul "opposant", un dénommé Yamashita Masao, est même remplacé par un élément plus docile au bout de cinq ans. Siège également le vieil ami du PMP, Fuji Yoshio. La JMRA est alimentée par les contributions de 140 communes qui versent de surcroît des taxes à la ZMKR. Le produit est reversé pour moitié dans des banques et pour l’autre moitié à quatre groupes de plusieurs associations, globalement contrôlées par les Sasakawa. Parmi celles-ci : la "Fondation pour la promotion des chantiers navals du Japon" (cf. infra), l’"Alliance japonaise de recherches sur la construction navale", le "Conseil du détroit de Malacca", la "Blue sea & Greenland" (B&G), le "Life planning center", la "Fondation pour la promotion des transports aériens"… Le chiffre d’affaires annuel des courses de bateaux est d’environ 2 000 milliards de yen. 3,3 % de ce C.A., soit une soixante de milliards par an environ, sont attribués à la « Sasakawa’s Japan Shipbuilding Industry Foundation » (SJSIF, Nihon Sempaku Shinkôkai, ou "Fondation pour la promotion des chantiers navals du Japon"), dirigée par Sasakawa Ryôichi dès sa création en 1962. Cet organisme prend le nom de « Fondation Sasakawa » (Sasakawa zaidan) en 1990, puis celui de « Fondation Nippon » ( Nippon Zaidan ) en 1995, après la mort de Ryôichi. L’argent est redistribué à 288 organismes et 8 secteurs d’activités. Les bénéficiaires sont désignés par la Fondation. Sasakawa Yôhei, le troisième fils de Ryôichi, est l’administrateur général de cette fondation du vivant de son père. « Le clan Sasakawa a pour particularité de tout pomper, avec le père Ryôichi et le fils Yôhei qui détiennent les entreprises gérant les courses de bateaux, et les enfants qui contrôlent les entreprises publiques qui sont suspendues aux crochet des précédentes. Le "PDG grandiose" Ryôichi tient dans sa main droite la "Zenkoku môtâbôto kyôsôkai rengôkai" et aspire les contributions financières versées à la "Nippon senpaku shinkôkai" qu’il tient dans sa main gauche. Il distribue en outre l’argent à toute sorte d’associations où il siège lui-même, tel un dieu bouddhique aux mille bras » (cf. Kamata, p. 120). Une fois à la retraite, de nombreux hauts fonctionnaires du ministère des Transports viennent pantoufler dans les confortables sinécures que leur a préparées le clan Sasakawa.

4. LES TURBULENCES DES ANNEES 1990

Guerre de succession et inculpations

Depuis le début des années 1990, l’âge avancé de Sasakawa Ryôichi et la pression des pouvoirs publics désireux de contrôler les activités ainsi que les finances de la JMRA ont entraîné de lourdes tensions. Le “ système Jimintô ” est aussi en voie d’effritement. La bataille pour la succession s’est de surcroît ouverte. Des critiques se font plus virulentes quant à la collusion entre la JMRA, la famille Sasakawa et les multiples associations que celle-ci contrôle, contre “ le droit de transfert de subventions de la main droite à la main gauche ” (Yûkan, 27/5/1994, p. 15). Le Ministère des transports aimerait remettre la main sur les jeux de hors-bord et la fondation qui les dirigent ; elle est hostile à une direction héréditaire, passée de fait aux mains du fils Sasakawa Yôhei, sans transparence ni contrôle des pouvoirs publics. L’invitation au golf, et dans sa résidence secondaire, du vice-directeur administratif du Ministère des Transports par Sasakawa Yôhei en août 1992 fait scandale. Des arrestations touchent des membres de la JMRA. Sasakawa Yôhei démissionne de 44 des 50 organisations qu’il dirige et qui recueillent les subventions de la JMRA. En 1993, la JMRA est impliquée dans deux scandales, à Hiroshima et à Kôchi, de violation sur la loi des courses de hors-bord. Il s’agit d’affaires de corruption qui conduisent à des arrestations (Yûkan, 27/5/1994). En mai 1994, la police arrête Yoshimatsu Tadahiko, directeur général de la JMRA, et Ôbatake Katsumei, autre membre de la JMRA, pour violation sur la loi des courses de hors-bord. Il s’agit d’un détournement de fonds, à savoir la surfacturation du chantier électrique du nouvel immeuble de la JMRA en construction à Toranomon (CBD de Tôkyô) portant sur plusieurs millions de yen (Yûkan, 27/5/1994). En juin 1994, la presse japonaise attire l’attention sur ce qu’elle juge être un détournement de fonds de plusieurs milliards de yen de la JMRA en direction d’un hôtel que celle-ci vient de construire (Yûkan, 11/6/1994). La JMRA proteste et le Ministère des Transports estime que l’hôtel remplit une fonction sociale. Le député Komori attire l’attention de la Diète sur le cas exceptionnel que représente la JMRA qui échappe à tout contrôle public alors que ses activités de jeux relèvent de l’Etat, et sur la pompe à finances qu’elle est devenue pour certains partis politiques (Shûkan 13/6/1994). Il dénonce la privatisation familiale d’une fondation qui devrait être publique.

Le décès de Sasakawa Ryôichi et le relais de sa famille

Sasakawa Ryôichi, surnommé le "Don" par son entourage, meurt le 28 juillet 1995. Lors d’une cérémonie funéraire tenue le 15 septembre 1995 en son honneur, on remarque la présence de Nakasone Yasuhiro, Ôzawa Ichirô et Jimmy Carter. Les funérailles organisées par la ville de Minô (Ôsaka-fu) le 24 septembre 1995 sont interrompues par un groupe de citoyens “ s’opposant à ce que la municipalité s’occupe des funérailles d’un homme qui a encouragé la guerre ” (Yûkan, 25/9/1995, p. 19). L’héritage financier de Sasakawa Ryôichi est considérable : 3,8 milliards de yen pour sa maison et ses propriétés foncières de Osaka, 900 millions pour son portefeuille financier, 500 millions de diverses richesses (Yûkan, 24/6/1996, p. 19). En novembre 1997, le fisc estime que la déclaration d’héritage est sous-estimée de 600 millions de yen, par soustraction illégale de créances. Le fisc d’Osaka effectue un redressement portant sur 21,18 milliards de yen, soit un impôt supplémentaire de 180 millions de yen. Sasakawa Takashi, fils légitime de Ryôichi, né le 5 octobre 1955, travaille dans la ZMKR depuis 1954, depuis le début, pratiquement, de la création de celle-ci en 1953 (cf. infra). Il est élu député ou sénateur depuis 1972 à six reprises jusqu’en 1993, dont quatre fois sous l’étiquette PLD. En décembre 1993, il démissionne du PLD et rejoint le Shinshintô en 1994. Il est élu député sous cette étiquette en octobre 1996. Il quitte le Shinshintô en novembre 1996 et rejoint le PLD en avril 1997. Il est élu député (toujours à Gunma) le 25 juin 2000. Il est nommé responsable du PLD dans le département de Gunma (cf. infra sur les courses de hors-bord), pour la cinquième fois en mai 2001. Ce département de Gunma est un grand pourvoyeur de Premiers ministres japonais : Nakasone Yasuhiro, Ôbuchi Keizô, Fukuda Takeo, Fukuda Yoshio. C’est le député qui paie le plus d’impôt sur le revenu, comme le révèle le Mainichi Shimbun du 14 juin 1993. Il a été épinglé en 2000 pour dissimulation de revenus, d’un montant de 710 millions de yen. Il a été brièvement ministre sous le gouvernement Mori, comme Ministre de la Recherche et de la technologie (du 5 décembre 2000 au 26 avril 2001). L’une des premières personnalités qu’il a officiellement reçue à ce poste est son demi-frère, Sasakawa Yôhei. Le clan Sasakawa dispose aussi du soutien d’un homme politique puissant et corrompu, Ochi Michio (cf supra). Sasakawa Takashi est considéré comme faisant partie de la faction Hashimoto. Il s’efforce également d’acheter le casino du Shelburn Hotel à Atlantic City, un moeyn de prendre pied dans le marché du jeu étatsunien.

L’exfiltration du terroriste néo-fasciste Delfo Zorzi

Au cours des années 1970, le clan Sasakawa exfiltre au Japon le terroriste italien néo-nazi Delfo Zorzi. Ce néo-nazi originaire de Mestre est recherché par la justice italienne qui veut l’inculper dans l’attentat de la Banque nationale de l’agriculture à Milan. Cet attentat, qui a fait 17 morts le 12 décembre 1969, a lancé en Italie les "années de plomb" de triste mémoire. Recherchant ses responsables, la police et la justice italiennes, qui se sont d’abord lancées sur de fausses pistes, en sont arrivées à s’intéresser aux activistes néo-fascistes (cf. Boatti 1999). En 1997, elles communiquent les noms des poseurs de bombes : Gianfranco Bertoli, Carlo Maria Maggi et Delfo Zorzi, tous les trois membres du groupe Ordine Nuovo. Après avoir bénéficié d’une bourse du gouvernement japonais, Delfo Zorzi entre dans les affaires sous la protection du clan Sasakawa. Il obtient très rapidement la nationalité japonaise sous le nom de Roi Hagen, une procédure de naturalisation pourtant réputée extrêmement longue et difficile habituellement au Japon. Devenu milliardaire, il gère un business d’importations parallèles, en particulier dans le commerce de luxe, contrôlé par différentes maffias et protégé par les réseaux politiques Sasakawa. Parmi eux, Ochi Michio est connu de la presse japonaise comme étant un politicien corrompu. Placé à la tête de l’Agence chargée de la reconstruction financière au sein du gouvernement d’Ôbuchi Keizô le 5 octobre 1999, cet Ochi a été obligé de démissionner presque aussitôt car impliqué dans un scandale financier. Delfo Zorzi considère Sasakawa Ryôichi comme son père spirituel. Zorzi est également impliqué dans la mort mystérieuse de l’héritier Gucci à qui il aurait prêté beaucoup d’argent. Immensément riche, Zorzi est dans la ligne de mire des douanes japonaises depuis longtemps pour ses trafics, mais il n’a jamais été inquiété. L’Italie a demandé son extradition, qui s’est perdue dans les couloirs du ministère japonais de la justice. Cette affaire provoque toujours des tensions entre le Japon et l’Italie. À cause d’elle, le gouvernement italien a même menacé de ne pas se rendre au sommet du G 8 qui s’est tenu à Okinawa en 2000 si Zorzi n’était pas extradé auparavant. Mais en vain.

La secte Aum

À la fin des années 1990 est révélée au Japon l’existence de liens entre la secte Aum Shinri-kyô, responsable, entre autres exactions, de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tôkyô en mars 1995, et le réseau Sasakawa. Hayakawa Kiyohide, l’un des proches du leader Asahara Shôkô, "le ministre de la construction" de la secte également surnommé le "marchand de la mort" (shi no shônin), trafiquait les armes pour Aum Shinrikyô cf. (Kaplan et Marshall 1998). C’est « un dénommé "J", "fenêtre sur la Russie" de Sasakawa Ryôichi, qui l’a présenté aux autorités russes » (cf. Ichihashi 2000). Hayakawa Kiyohide faisait de fréquents voyages en Russie et en Corée du Nord. D’après le journaliste d’investigation Ichihashi Fumiya, qui rapporte ces informations dans son ouvrage récent intitulé "La vraie nature de l’empire Aum", il est éminemment probable que la maffia japonaise ait mandaté la secte Aum pour fabriquer de la drogue ou des stimulants, et pour que celle-ci en importe à travers la Corée du Nord. Dans son affairisme et son souci de se doter d’armements, la secte Aum fut logiquement amenée à fréquenter les yakuza dès le Japon même. C’est Hayakawa Kiyohide qui dut régler avec le Yamaguchi-gumi une affaire de transaction foncière qui risquait de mal tourner. Puis des caïds ont rejoint la secte pour y faire du trafic d’amphétamines. Hayakawa fut également un membre de haut rang de L’Église de l’unification, alias la secte Moon.

L’exfiltration de Fujimori

L’écrivain Sono Ayako, alors dirigeante de Nippon Zaidan (le nouveau nom de la "Fondation Sasakawa" (cf. infra) héberge, de novembre 2000 à mars 2001, l’ex-président péruvien Alberto Fujimori dont le Pérou demande l’extradition pour ses multiples exactions, et afin de le juger pour « crimes contre l’Humanité ». Alberto Fujimori est également accusé d’avoir organisé le Grupo Colina, un escadron de la mort responsable de l’élimination de membres de la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Les députés péruviens le suspectent aussi d’avoir planifié la stérilisation de femmes indiennes. Entre 1995 et 2000, selon un rapport d’une commission parlementaire, 331 600 femmes ont été stérilisées et 25 590 hommes vasectomisés. Cette campagne d’eugénisme est destinée à pacifier des foyers de contestation indienne et à satisfaire le FMI qui inclut dans ses critères des exigences de contrôle démographique (cf. Barthélémy 2004). Elle a été financée principalement par l’Agence américaine pour le développement international (Usaid) et par le Fonds des Nations Unies pour la population. Le Mainichi Shimbun révèle, courant 2000, que la Nippon Zaidan a « collaboré à l’ambitieux programme de contrôle des naissances mis en place par Fujimori ” en envoyant “ des subventions pour un montant de 2,11 millions d’euros. (…) Selon la commission qui a enquêté sur les centaines d’accusations de stérilisation forcée, le président [Fujimori] étudiait les documents, prenait des notes et les retournait à l’expéditeur » (Courrier International, n° 621, 26/9-2/10 2002). Alberto Fujimori obtient la nationalité japonaise afin d’échapper à la justice péruvienne. Il semble que la Fondation Sasakawa ait gardé de solides relations au sein du gouvernement japonais et participe toujours activement à des opérations « secrètes » en Amérique latine.

5. LES ACTIVITES DIVERSES DE SASAKAWA RYOICHI

Toutes les informations concernant les affaires de corruption à l’OMS, à l’UNESCO, les affaires Zorzi et Fujimori, sont absentes de la biochronologie de Sasakawa Ryôichi présentée par Satô Seisaburô (1998). Y sont par contre évoquées les nombreuses relations internationales de Sasakawa Ryôichi qui laissent néanmoins entrevoir, au-delà de ses divers doctorats honoraires, une certaine continuité : rencontres de Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Jimmy Carter, François Mitterrand ; nominations comme citoyen d’honneur des villes de Manille (1974, sous la dictature Marcos), Managua (1975, sous la dictature Somoza), Seattle (1983), Nice (1985), Sydney (1986) etc. Trois villes ont instauré un "Sasakawa Ryôichi day" : Seattle (1983), Houston et New Orleans (1988).

Une frénésie "associative"

À partir de 1962, Sasakawa Ryôichi va amplifier sa frénésie "associative" dans les secteurs les plus divers : courses, imprimerie, mass-media, sport, culture, karate, go, écologie, tout en maintenant ses relais politico-maffieux dans l’extrême-droite et les sectes (Moon, Aum shinrikyô) (cf supra). Siégeant bien souvent comme président, il y place des personnes de confiance (cf infra). La toile d’araignée de son réseau est impressionnante. Sasakawa Ryôichi, également connu comme « l’un des promoteurs les plus actifs du commerce du sexe » d’après Kaplan et Dubro, fonde en 1979 le World Safari Club, prévu pour avoir l’exclusivité du tourisme à Lubang (Philippines) comme couverture à des "sex tours". Cette opération échoue en 1981 à la suite de protestations. Lubang est l’endroit où Sasakawa a pu effectuer ses recherches sur le trésor de guerre japonais grâce au président Marcos (cf supra). Sasakawa Ryôichi tente de prendre pied dans le business touristique et pornographique du quartier japonais de San Francisco à travers l’affaire Steve Conn (intimidation violente d’un businessman local) et dans le business du jeu sur la West Coast par l’intermédiaire de son deuxième fils, Takeshi, accusé d’opérations délictueuses en 1978 par la U.S. Securities and Exchange Commission. Sasakawa Ryôichi est, de son vivant, président d’une trentaine d’associations.
- Il est président de la « Fondation Sasakawa pour la promotion de la Construction navale du Japon », crée en octobre 1962 et qui récupère 3,3 % de l’argent généré par les paris des courses de hors bord (cf. supra). Cette fondation qui prend son nom a pour objectif, à l’origine, de développer les sports marins, le tourisme et les activités marines.
- Promoteur de la science dite "Waterology".
- Président de l’association religieuse japonaise Kômanji dont l’emblême est la svastika (sénestrogyre) bouddhique rouge.
- Président de l’"Association pour la diffusion de la gymnastique cumulative de la vie" fondée en 1975 (110 sections, 2 500 antennes).
- Président de l’"Association de prévention des nuisances aériennes".
- Président de la B&G ("Blue sea and Greenland"), fondation créée en mars 1973 qui construit des installations sportives au Japon.
- Le plus important donateur privé auprès de l’ONU. Créateur de la bibliothèque présidentielle de Jimmy Carter.
- Fondateur en 1980 de la "U.S.-Japan Fondation", sise à New York, grâce à une donation de 48 millions de dollars, avec pour directeur Richard W. Petree, ancien responsable des services politiques de l’ambassade des Etats-Unis à Tôkyô, publiquement accusé à la Diète d’avoir été un agent actif de la CIA (ce que l’intéressé n’a jamais confirmé ni démenti). Sasakawa Ryôichi figure sur la liste des nobélisables en 1985 mais contrairement à certaines allégations, il n’a pas été distingué.

6. LA FONDATION SASAKAWA

Ses débuts remontent à 1962, d’après le site Internet de ladite fondation. Son ancêtre est la « Sasakawa’s Japan Shipbuilding Industry Foundation » (SJSIF, Nihon Sempaku Shinkôkai), dirigée par Sasakawa Ryôichi dès sa création en 1962, rebaptisée en « Fondation Sasakawa » (Sasakawa zaidan) en 1990 puis en « Fondation Nippon » ( Nippon Zaidan ) en 1995 après la mort de Ryôichi (cf. supra). Ses objectifs sont philanthropiques : “ The aim of the Foundation transcends politics, ideologies, religions and races ”. Elle affirme avoir des contacts avec soixante universités dans le monde. Elle parraine le SYLF créé en 1987 : "The Ryoichi Young Leaders Fellowship Fund". L’un des principaux relais du SYLF est l’Institut Pedro Arrupe à Palerme. Sasakawa Yôhei, le troisième fils de Ryôichi, succède à son père en 1989 à la tête de la Fondation. En 1994, la direction de la Fondation traverse une période difficile qui correspond à la guerre de succession et à la pression des pouvoirs publics désireux de réduire l’influence de la famille Sasakawa en son sein ainsi qu’au sein de la JMRA, l’une allant avec l’autre. À propos du nom de la Fondation Sasakawa, Sasakawa Yôhei déclare : “ Le leadership assuré par mon père est un objet de respect de la part de l’Occident ” (Chôkan, 21/9/1994, p. 35). En mai 1995 est prise la décision de changer la dénomination anglaise de la Fondation : The Sasakawa Foundation est donc remplacée par The Nippon Foundation. La Japan Foundation, organisme soutenu par les pouvoirs publics, critique cette nouvelle appellation qu’elle juge « ambiguë car trop ressemblante à la sienne (…) et à l’étranger, les gens ne font pas la différence entre Japon et Nippon » (Chôkan, 20/5/1995, p. 35). Sasakawa Yôhei, qui a choisi le nom, le défend car « il s’agit de l’image de la plus grande fondation du Japon ». En novembre 1995, l’écrivain Sono Ayako, une femme de 64 ans, est nommée à la tête de la Fondation. Ancienne administratrice de la fondation nippo-américaine Sasakawa et d’autres associations de la famille, elle est soutenue par Sasakawa Yôhei. L’un de ses objectifs est d’éradiquer la lèpre dans le monde. La maison de Sono Ayako abrite Alberto Fujimori, l’ex-président péruvien en fuite à la suite de ses malversations, et du programme de stérilisation massive et forcée de femmes indiennes au Pérou financé par Nippon Zaidan (cf supra). La "Fondation Franco-Japonaise Sasakawa" (Nichifutsu Sasakawa Zaidan) a été créée à Paris fin 1989, officiellement le 3 février 1990. Elle a été reconnue d’utilité publique par décret du Premier Ministre du 23 mars 1990. Dans un premier temps, le Conseil d’Etat, habilité pour garantir cette reconnaissance, donne un avis négatif. Puis quelques semaines plus tard, un délai jugé étonnamment rapide par certains analystes, il change de position et donne un avis positif (Le Canard enchaîné, n° 3689 de 1991 ; et du 17 avril 2002). Que s’est-il passé entre-temps ? Parmi les hypothèses possibles, deux ressortent pour le moment. Premièrement, cette décision a été prise dans la débâcle du gouvernement Rocard. Deuxièmement, sous la houlette d’un ancien diplomate français passé dans la finance qui s’est fait son missi dominici, le clan Sasakawa a pu "faire son marché" en France ; il a notamment participé au financement de la rénovation des vitraux de la cathédrale de Blois dont le maire, Jack Lang, était également ministre, et à celui d’une fondation française très connue, influente politiquement. Dans son "Historique et mission" fêtant son 10e anniversaire, la "Fondation Franco-Japonaise Sasakawa" déclare : “ Ses ressources proviennent d’une dotation initiale de trois milliards de yens (soit environ 132 millions de francs à l’époque) versée à la France par la Fondation Nippon ”. À l’époque (1989-1990), la "Fondation Nippon" n’existait pas ; il s’agissait de la Fondation Sasakawa sise à Tôkyô, la maison-mère. En outre, l’argent n’a pas été « versée à la France » mais à la « Fondation Franco-Japonaise Sasakawa ». Autrement dit, malgré ce que laisse accroire le texte, la main droite Sasakawa a donné à la main gauche Sasakawa. La Fondation Sasakawa puis la Nippon Zaidan essaient de s’implanter dans le milieu scientifique et universitaire : En 1991, elle attribue 1,4 millions de dollars d’aide à la recherche à l’université des Nouvelles Galles du Sud (Australie), s’attirant la protestation de l’association des étudiants. Le président de cette université répond que « les Universités américaines de Princeton et de Yale reçoivent de l’argent de la Fondation Sasakawa, pourquoi pas nous ? ». Les universités Nationale d’Australie, Régionale de Melbourne et Régionale du Queensland déclinent les offres de la Fondation Sasakawa parce qu’elles proviennent « d’un supporter déclaré et non repenti de Mussolini » et « des recettes de jeu sous couvert de courses » (Chôkan, 16/6/1991). Harry Harootunian, directeur des East Asian Studies de l’Université de Chicago refuse également. En France, le C.R.J.C. (Centre de Recherches sur le Japon Contemporain, E.H.E.S.S., Paris), l’I.N.A.L.C.O. (Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Paris) et l’Université Paris-VII refusent tout contact avec la Fondation Sasakawa. Dans un courrier du 25 novembre 1991, Augustin Berque, alors directeur du C.R.J.C., souligne notamment : « … vue du Japon, une fondation portant le nom de Sasakawa équivaut à ce que serait en France une fondation portant le nom d’un collaborateur sous l’Occupation qui serait toujours un parrain du Front national plus un parrain du milieu ; ou, l’expérience japonaise se rapprochant davantage de celle de l’Allemagne, à ce que serait dans ce pays une fondation portant le nom d’un nazi actif sous Hitler, se proclamant toujours nazi, lié à la pègre et finançant les néo-nazis ». Toujours en France, l’Institut franco-japonais de management de Rennes, l’Université de Tours ou l’École polytechnique ont accepté de l’argent de la part de la Fondation Sasakawa. Le comité organisateur de la France au Japon et le Festival du film français de Yokohama l’ont refusé. En Europe, suite à une décision prise lors de la Conférence de Berlin (1992), l’E.A.J.S. (European Association for Japanese Studies) qui regroupe la quasi-totalité des japonologues européens refuse tout contact avec la Fondation Sasakawa, position confirmée lors de sa dernière conférence (Lahti, Finlande, août 2000).

En guise de conclusion

Chaque pays est confronté au problème de la gestion des pages noires de son passé. Plus l’exigence démocratique des peuples est grande, plus ce problème est difficile pour les gouvernements. La France n’échappe pas à la règle. Le Japon non plus. Le document présent ne dresse pas le portrait de l’ensemble de la société japonaise, mais seulement de la sphère créée par Sasakawa Ryôichi, dont l’influence internationale est disproportionnée par rapport à sa réalité dans la société japonaise.

Nous nous devons donc de continuer d’informer le public sur l’identité de Sasakawa Ryôichi et de son héritage idéologique. Jamais Sasakawa Ryôichi lui-même ni ses descendants n’ont exprimé la moindre excuse, ni le moindre regret, pour la participation active et criminelle de celui-ci à la Guerre de Quinze Ans (1931-1945). La famille Sasakawa continue de rendre hommage à son ancêtre comme en témoigne l’initiative récente "The Ryôichi Sasakawa Young Leaders Fellowships Fund". La Fondation de Tôkyô, animée par un de ses descendants, diffuse un livre explicitement négationniste sur le Viol de Nankin, écrit par Higashinakano Shudo : The Nanking massacre, fact versus fiction, a historian’s quest for the truth, également publié à Tôkyô par Sekai Shûppan (éd. or. Nankin Gyakusatsu no Tettei Kensho, Tendensha, 1998). Le titre du chapitre 17 résume à lui seul son propos : « New evidence leads to the conclusion that there was no massacre in Nanking ». Dans une chronique du Sankei Shimbun, Higashinakano écrit : « Non seulement l’affirmation selon laquelle il y aurait eu 300 000 Chinois tués à Nankin est une falsification, mais, en outre, il n’y a eu aucun Viol de Nankin comme l’affirme le Tribunal de Tôkyô » (Sankei Shimbun, 5 septembre 1999). (pour une analyse des écrits de Higashinakano, cf. Wakabayashi Bob Tadashi 2007). Les activités caritatives, supposées neutres, de la constellation des institutions Sasakawa, ne sauraient en aucun cas gommer cette absence de repentance pour un passé criminel, ni occulter l’implication ou le soutien à des politiques anti-démocratiques et ultra-nationalistes.

Le fait que la question de la mémoire de la Guerre de Quinze Ans (1931-1945) soit souvent instrumentalisé par les régimes autoritaristes ou totalitaires présents en Asie du Nord-Est ne doit pas non plus nous autoriser à accepter les positionnements négationnistes, plus ou moins explicites, de certains Japonais, à commencer par les proches du cercle Sasakawa. En novembre 2006, lors d’un séminaire sponsorisé par la Sasakawa Peace Foundation, Murata Kôji, professeur de relations internationales à l’Université Dôshisha déclarait à propos des visites controversées de certains dirigeants japonais au sanctuaire Yasukuni (où reposent les mânes des soldats japonais morts au combat, y compris 14 criminels de guerre) : « Si la Chine restait silencieuse sur la question, la plupart de ceux qui ont l’habitude de soutenir les visites de Koizumi au sanctuaire Yasukuni perdraient de l’intérêt pour cette question » (IPS News, article du 24 novembre 2006 ; site sponsorisé par la Sasakawa Peace Foundation). L’irresponsabilité politique qu’illustre un tel propos ne doit pas devenir une norme pour la communauté internationale des démocraties.

A cet égard, nous avons, au minimum, un devoir de vigilance.

15 décembre 2008, Philippe Pelletier et Karoline Postel-Vinay.

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- ROBERTS John (1978) : "Ryôichi Sasakawa : Nippon’s Right Wing Muscleman", Hong Kong, Insight, avril ; Far Eastern Economic Review, 18 juin 1973, 17 février 1978 et 23 juin 1978.
- SAMUELS Richard (2001) : « Kishi and corruption : an anatomy of the 1955 system ». Japan Policy Research Institute, JPRI Occasional Paper, 3.
- SAMUELS Richard (2003) : Machiavelli’s children. Cornell University Press, p. 243-247.
- SATÔ Seijirô (1999) : Seiyoku (za-raito-uingu) no otoko - Senzen no Sasakawa Ryôichi goroku (L’homme de l’aile droite (the right wing) - Chroniques du Sasakawa Ryôichi de l’avant-guerre). Tôkyô, Chûô Kôron-sha.
- SATÔ Seisaburô (1998) : Sasakawa Ryôichi kenkyû - Ijigen karano shisha ("Recherche sur Sasakawa Ryôichi - De l’excentrique au messager"). Tôkyô, Chûô Kôron-sha, 384 p.
- SCHALLER Michael (1995) : "America’s favorite war criminal : Kishi Nobusuke". Japan Policy Research Institute, Working paper 11, mai.
- SEAGRAVE Sterling et Peggy (2002) : Opération "Lys d’or" - Le scandaleux secret de la guerre du Pacifique ou comment les Etats-Unis ont utilisé le trésor de guerre japonais pour financer la guerre froide. Paris, Michalon, 450 p., éd.or. 2002 "Gold Warriors".
- TAKAGI Masayuki (1989) : Uyoku, katsudô to dantai (L’extrême droite, activités et groupes). Tôkyô, Bijitsu-sha.
- WAKABAYASHI Bob Tadashi (2007) : The Nanking atrocity 1937-38 : complicating the picture. New York & Oxford, Bergahn Books, 444 p.

Presse japonaise :

- Asahi Shimbun (Chôkan = édition du matin ; Yûkan = édition du soir) : Chôkan, 16/6/1991 ; Yûkan 19/10/1993 ; Yûkan, 27/5/1994 ; Yûkan 11/6/1994 ; Aera 13/6/1994 ; Opinion 17/6/1994 ; Chôkan 25/7/1994 ; Chôkan 15/9/1995 ; Yûkan 25/9/1995 ; Aera 27/11/1995 ; Chôkan 14/11/1995 ; Chôkan 14/12/1995 ; Yûkan 13/11/1995 ; Yûkan 24/6/1996 ; Chôkan 20/1/1997 ; Aera 3/2/1997 ; Yûkan 17/11/1997 ; Aera 1/3/1999.
- The Japan Times, 27 avril 1999.

Presse française :

- Le Monde : 15 juin 1994, 20 juillet 1995.
- Le Canard enchaîné : n° 3689, 1991 ; 17 avril 2002.
- OVNI : n° 388, 15 septembre 1994
- Courrier international : n° 621, octobre 2002.
- L’Humanité : 26 mars 2002, 8 octobre 2002, 3 décembre 2003, 14 octobre 2003.

Nouvelles pièces sur Chirac dans le dossier tahitien Plus de voiture et chauffeur pour le préfet Massoni

5 Messages de forum

  • Vous n’écrivez pas tous les jours sur votre blog, mais quand vous y allez, c’est copieux. Bon, j’ai pas tout lu, je vais manger - les huîtres vont être trop à température ambiante.

    Je reviendrai.

    (Le bizarre Meyssan, supporter de la Russie, de Cuba, de l’Iran et d’autres, avait brossé un portrait de cette situation politique abracadabrantesque. Patrick Pesnot aussi avait consacré une de ses émissions à ce phénomène, qui n’est pas si connu que cela).

  • c est quand meme un peu malhonnete m. beau de presenter sasakawa comme un grand pote de chirac : le PS a fait beaucoup plus pour lui, Lang notamment, Mitterrand evidemment, avez vous oublie ou n avez vous pas les bonnes infos ?
  • Bientôt des rues Jacques Chirac en France, quoi d’autre …
  • A souligner, en annexe : la place des Sasakawas dans certaines instances des arts martiaux . Ca peut effectivement être un placement utile dans certaines circonstances . Plus étonnant ( ?) l’Aikikai , elle-même, aurait-été bénéficiaire de quelques enveloppes . .. ?( Informations needed…)
  • Je trouve quand même étrange les liens de Sasakawa avec des personnes…qui n’était pas d’extrême droite ! Ainsi s’il manifestait de la symphathie pour Mussolini, et s’il aida ce terroriste neo-nazi cité plus haut…on ne peut quand même pas dire que Jacques Chirac est un fasciste et un raçiste ! Jimmy Carter non plus ! De plus le défunt Robert Maxwell, célèbre magnat de la presse, était un homme de gauche ancien député travailliste en Grande-Bretagne (d’origine juive sa famille fut décimée par les nazis !) et ayant eut des liens avec de nombreux chefs d’Etats de pays de l’Est !

    Peut-être que Sasakawa aurait tenté de se faire une virginité en fréquentant les membres de cette gentry !